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:Le pre Barbeau de la Cosse n'tait pas mal dans ses affaires,  preuve qu'il tait du conseil municipal de sa commune. Il avait deux champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille et du profit par-dessus le march. Il cueillait dans ses prs du foin  pleins charrois, et, sauf celui qui tait au bord du ruisseau, et qui tait un peu ennuy par le jonc, c'tait du fourrage connu dans l'endroit pour tre de premire qualit.
:La maison du pre Barbeau tait bien btie, couverte en tuile, tablie en bon air sur la cte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de six journaux. Enfin il avait, derrire sa grange, un beau verger, que nous appelons chez nous une ouche, o le fruit abondait tant en prunes qu'en guignes, en poires et en cormes. Mmement les noyers de ses bordures taient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux entours.
:Il avait dj trois enfants, quand la mre Barbeau, voyant sans doute qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dpcher, parce que l'ge lui venait, s'avisa de lui en donner deux  la fois, deux beaux garons ; et, comme ils taient si pareils qu'on ne pouvait presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que c'taient deux bessons, c'est--dire deux jumeaux d'une parfaite ressemblance.
:Le pre Barbeau fut un peu tonn, quand il revint du march, de voir deux petites ttes dans le berceau. -- Oh ! oh ! fit-il, voil un berceau qui est trop troit. Demain matin, il me faudra l'agrandir. - Il tait un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la moiti de ses meubles. Il ne s'tonna pas autrement et alla soigner sa femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que mieux.
:-- Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que a doit me donner du courage. Voil deux enfants de plus  nourrir, dont nous n'avions pas absolument besoin ; a veut dire qu'il ne faut pas que je me repose de cultiver nos terres et d'lever nos bestiaux. Sois tranquille ; on travaillera ; mais ne m'en donne pas trois la prochaine fois, car a serait trop.
:Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mre Barbeau, qui n'avait pas compt sur deux enfants, et qui avait nourri elle-mme tous les autres, n'avait pas pris ses prcautions  l'avance. Il fallut que le pre Barbeau partt pour chercher cette nourrice dans les environs ; et pendant ce temps, comme la mre ne pouvait pas laisser ptir ses petits, elle leur donna le sein  l'un comme  l'autre.
:Les gens de chez nous ne se dcident pas vite, et, quelque riche qu'on soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau avaient de quoi payer, et on pensait que la mre, qui n'tait plus de la premire jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans s'puiser. Toutes les nourrices que le pre Barbeau put trouver lui demandrent donc dix-huit livres par mois, ni plus ni moins qu' un bourgeois.
:Le pre Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne pas faire de dpense inutile. La mre Barbeau nourrit ses bessons sans se plaindre et sans souffrir, et mme elle tait d'un si beau naturel que, deux ans aprs le sevrage de ses petits, elle mit au monde une jolie petite fille, qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi elle-mme. Mais c'tait un peu trop, et elle et eu peine  en venir  bout, si sa fille ane, qui tait  son premier enfant, ne l'et soulage de temps en temps, en donnant le sein  sa petite soeur.
:Ils taient blonds et restrent blonds toute leur vie. Ils avaient tout  fait bonne mine, de grands yeux bleus, les paules bien avales, le corps droit et bien plant, plus de taille et de hardiesse que tous ceux de leur ge, et tous les gens des alentours qui passaient par le bourg de la Cosse s'arrtaient pour les regarder, pour s'merveillera de leur retirance, et chacun s'en allait disant : " C'est tout de mme une jolie paire de gars. "
:-- Vous voyez bien, dit le mercier  la tante, d'un air judicieux, que ces enfants-l ont la mme vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge, aussitt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas les contrarier l-dessus, car on dit que quand on veut empcher les bessons de se considrer comme les deux empreintes d'un mme dessin, ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.
:Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vnt les sparer par force. Mais le pre Barbeau ne l'et point fait. Il avait la sagesse d'un paysan, qui est faite moiti de patience et moiti de confiance dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur viendrait, se trouvrent-ils plus effrays de la volont paternelle qu'ils ne l'eussent t par menaces et chtiments.
:Le troisime jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura presque plus. La premire ide du dpart lui avait fait peut-tre une plus grosse peine qu' son frre, parce qu'il avait mieux senti son courage et qu'il ne s'tait pas endormi sur l'impossibilit de rsister  ses parents ; mais,  force de penser  son mal, il l'avait plus vite us, et il s'tait fait beaucoup de raisonnements, tandis qu' force de se dsoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se raisonner : si bien que Landry tait tout dcid  partir, que Sylvinet ne l'tait point encore  le voir s'en aller.
:-- Mes enfants, vous voil en ge de raison, je le connais  votre soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants font plaisir  leurs pre et mre, ils font plaisir au grand Dieu du ciel qui les en rcompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il bnira celui-l pour avoir bien parl, comme il bnira aussi l'autre pour avoir bien cout.
:Le pre Barbeau, qui n'tait pas un maladroit, savait bien lequel des deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne voulut point laisser froidir la bonne volont de Sylvinet, car il voyait que Landry tait tout dcid pour lui-mme, et qu'une seule chose, le chagrin de son frre, pouvait le faire broncher. Il veilla donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son an, qui dormait  ct de lui.
:-- Si ton frre s'veille et te voit partir, il pleurera, il rveillera votre mre, et votre mre pleurera encore plus fort,  cause de votre chagrin. Allons, Landry, tu es un garon de grand coeur, et tu ne voudrais pas rendre ta mre malade. Fais ton devoir tout entier, mon enfant ; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir, je te conduirai ton frre, et comme c'est demain dimanche, tu viendras voir ta mre sur le jour.
:Ainsi devisait en elle-mme la mre Barbeau tout en retournant  son lit, o elle ne se rendormit point, tandis que le pre Barbeau emmenait Landry  travers prs et pacages du ct de la Friche. Quand ils furent sur une petite hauteur, d'o l'on ne voit plus les btiments de la Cosse aussitt qu'on se met  la descendre, Landry s'arrta et se retourna, le coeur lui enfla, et il s'assit sur la fougre, ne pouvant faire un pas de plus. Son pre fit mine de ne point s'en apercevoir et de continuer  marcher. Au bout d'un petit moment, il l'appela bien doucement en lui disant :
:Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-l  la Bessonnire du pre Barbeau. Sitt que Sylvinet fut veill, et qu'il ne vit point son frre  son ct, il se douta de la vrit, mais il ne pouvait croire que Landry pt tre parti comme cela sans lui dire adieu ; et il tait fch contre lui au milieu de sa peine.
:Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne voulait entendre  rien ; et ce ne fut que quand il vit qu'elle pleurait aussi, qu'il se mit  l'embrasser,  lui demander pardon d'avoir augment sa peine, et  lui promettre de rester avec elle pour la ddommager. Mais aussitt qu'elle l'eut quitt pour vaquer  la basse-cour et  la lessive, il se prit de courir du ct de la Priche, sans mme songer o il allait, mais se laissant emporter par son instinct comme un pigeon qui court aprs sa pigeonne sans s'embarrasser du chemin.
:Il aurait t jusqu' la Priche s'il n'avait rencontr son pre qui en revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui disant : -- Nous irons ce soir, mais il ne faut pas dtemcer ton frre pendant qu'il travaille, a ne contenterait pas son matre ; d'ailleurs la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que c'est toi qui la consoleras.
:Aussitt que Landry le vit entrer, pourtant, le coeur lui sauta de joie, et s'il ne se ft pas contenu, il aurait fait tomber la table et le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses matres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir dans cette amiti une chose nouvelle et un phnomne de nature, comme disait le matre d'cole de l'endroit.
:La semaine se passa de mme, Sylvinet allant Voir Landry tous les jours, et Landry s'arrtant avec lui un moment ou deux quand il venait du ct de la Bessonnire ; Landry prenant de mieux en mieux son parti, Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures, comme une me en peine.
:A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait tout seul, croyant lui rpondre. Ou bien il s'endormait l o il se trouvait, et rvant de lui ; et quand il se rveillait, il pleurait d'tre seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point, parce qu'il esprait qu' fine force la fatigue userait et abattrait sa peine.
:Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu plus bas, l o le riot s'tait retir, pour le voir tourner et se rappeler l'amusement que Landry avait eu  lui donner le premier branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait rsist, pour tre solide et bien construit.
:Comme il devenait ple, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa mre tait bien afflige et ne savait que faire pour le consoler. Elle essayait de le mener avec elle au march, ou de l'envoyer aux foires  bestiaux avec son pre ou ses oncles ; mais de rien il ne se souciait ni ne s'amusait, et le pre Barbeau, sans lui en rien dire, essayait de persuader au pre Caillaud de prendre les deux bessons  son service. Mais le pre Caillaud lui rpondait une chose dont il sentait la raison.
:Le pre Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait,  la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que, voyant de moins en moins Landry, il prt finalement le pli de vivre comme les autres et de ne pas se laisser surmonter par une amiti qui tournait en fivre et en langueur.
:Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci, que, devant, il n'avait eu,  savoir qu'il tait le seul  aimer, et que son amiti lui tait mal rendue ; que cela avait d exister de tout temps sans tre venu d'abord  sa connaissance ; ou bien que, depuis un temps, l'amour de son besson s'tait refroidi, parce qu'il avait rencontr par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agraient davantage.
:-- Te voil bien pris de ces grands boeufs ; tu ne penses plus  nos petits taurins qui sont si vifs et qui taient pourtant si doux et si mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus volontiers que par notre pre. Tu ne m'as pas seulement demand des nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde d'un air tout triste, la pauvre bte, quand je lui porte  manger, comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle voulait me demander o est l'autre besson.
:Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas  son avoir plus qu' celui d'autrui, en mprisant celui de la Priche ; mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part, l'enfant qui tait content de travailler et de vivre n'importe o et comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point comprendre que son frre et  part de lui un moment d'aise et de tranquillit.
:Si Landry le menait dans le jardin de son matre, et que tout en devisant avec lui, il s'interrompt pour couper une branche morte sur une ente, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gnait les lgumes, cela fchait Sylvinet, qu'il et toujours une ide d'ordre et de service pour autrui, au lieu d'tre comme lui  l'afft du moindre souffle et de la moindre parole de son frre. Il n'en faisait rien paratre parce qu'il avait honte de se sentir si facile  choquer ; mais au moment de le quitter, il lui disait souvent :
:Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes  qui Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry ft camarade et de bonne humeur avec les autres gars de la Priche, et quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la caresser ou l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite soeur Nanette, qui tait,  son dire, cent fois plus mignonne, plus propre et plus aimable que cette vilaine fille-l.
:Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger le coeur par la jalousie, lorsque Landry venait  la Bessonnire, il paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite soeur. Sylvinet lui reprochait de ne faire attention qu' elle, et de n'avoir plus avec lui que de l'ennui et de l'indiffrence.
:Il arriva mme que, de paroles en paroles, et de fcheries en fcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que Landry lui disait de plus sage et de plus honnte pour lui remettre l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint  avoir tant de dpit qu'il s'imaginait par moment har l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta la maison, un dimanche, pour ne point passer la journe avec son frre, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqu d'y venir.
:Si quelqu'un et d tre jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de droits que Sylvinet. Sylvinet tait le mieux aim de la mre, et mmement le pre Barbeau, quoiqu'il et une prfrence secrte pour Landry, montrait  Sylvinet plus de complaisance et de mnagement. Ce pauvre enfant, tant le moins fort et le moins raisonnable, tait aussi le plus gt, et l'on craignait davantage de le chagriner. Il avait le meilleur sort, puisqu'il tait dans la famille et que son besson avait pris pour lui l'absence et la peine.
:Cette ide, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se dtruire, passa de la tte de la mre dans celle de Landry aussi aisment qu'une mouche dans une toile d'araigne, et il se mit vivement  la recherche de son frre. Ii avait bien du chagrin tout en courant, et il se disait : " Peut-tre que ma mre avait raison autrefois de me reprocher mon coeur dur. Mais,  cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien bien malade pour faire toute cette peine  notre pauvre mre et  moi. "
:Il y entra donc, en grand moi, car il avait toujours dans son ide, ce que sa mre lui avait dit, que Sylvinet tait dans le cas d'avoir voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et battit tous les herbages, appelant Sylvinet et sifflant le chien qui sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point vu  la maison non plus que son jeune matre.
:Cela lui donna bien  penser, et il alla encore examiner la berge de l'eau. Il s'imagina trouver une dchirure toute frache, comme si une personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant glisser, et quoique la chose ne ft point claire, car ce pouvait tout aussi bien tre l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent, creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine, que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme pour se recommander  Dieu.
:" Cette mchante rivire qui ne me dit mot, pensait-il, et qui me laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frre, est justement l au plus creux, et il y est tomb tant de cosses d'arbres depuis le temps qu'elle ruine le pr, que si on y entrait on ne pourrait jamais s'en retirer. Mon Dieu ! faut-il que mon pauvre besson soit peut-tre l, tout au fond de l'eau, couch  deux pas de moi, sans que je puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux, quand mme j'essaierais d'y descendre ! "
:Mais pour ce qui est des bons remdes qu'elle connaissait et qu'elle appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons sanglaures ; pour les empltres souverains qu'elle mettait sur les coupures et brlures ; pour les boissons qu'elle composait  l'encontre de la fivre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent et qu'elle a guri nombre de malades que les mdecins auraient fait mourir si l'on avait essay de leurs remdes. Du moins elle le disait, et ceux qu'elle avait sauvs aimaient mieux la croire que de s'y risquer.
:Comme dans la campagne, on n'est jamais savant sans tre quelque peu sorcier, beaucoup pensaient que la mre Fadet en savait encore plus long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir faire retrouver les choses perdues, mmement les personnes ; enfin, de ce qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider  sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on infrait qu'elle pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.
:Mais la mre Fadet, qui n'aimait point  se voir outre-passe de sa rputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se gaussa de lui et le renvoya mme assez durement, parce qu'elle n'tait pas contente que, dans le temps, on et employ la Sagette  sa place, pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnire.
:L-dessus Landry qui n'tait pas plus en train d'tre insult que d'tre taquin, se retourna derechef et allongea  la petite Fadette un coup de poing qu'elle et bien senti si elle ne l'et esquiv, car le besson allait sur ses quinze ans, et il n'tait pas manchot ; et elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne lui en et pas donn douze, et qu' la voir on et cru qu'elle allait se casser, pour peu qu'on y toucht.
:-- Mchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colre, il faut que tu n'aies pas de coeur pour venir agacer un quelqu'un qui est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux m'malicer en m'appelant moiti de garon. J'ai bien envie aujourd'hui de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si,  vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.
:Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait russi  la rattraper et  se pendre  son mauvais jupon tout cendroux, se mit  suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que Landry, ne pouvant se dbarrasser d'elle, et s'imaginant que par quelque sorcellerie, sa grand'mre ou peut-tre elle-mme, par quelque accointance avec le follet de la rivire, l'empcheraient de retrouver Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncire et de s'en revenir  la maison.
:- Mon Dieu ! mon Dieu ! que tu es donc longue  te dcider, Fanchon. Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve : si mon frre est dans le danger et que tu me conduises tout de suite auprs de lui, il n'y a pas  notre logis de poule ni de poulette, de chvre ni de chevrillon que mon pre et ma mre, j'en suis trs certain, ne voulussent te donner en remercment.
:Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frre n'y tait point ; mais, en suivant le fil de l'eau, , dix pas de l, et toujours entendant l'agneau bler, Landry vit sur l'autre rive son frre assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et qui, pour le vrai, tait bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu'au bout de la queue.
:Landry ayant donc un peu song en lui-mme, se demanda comment son pre, qui avait de la raison et de la prudence pour quatre, agirait en pareille rencontre ; et il s'avisa bien  propos que le pre Barbeau s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, pour ne pas montrer  Sylvinet combien il avait caus d'angoisse, et ne lui occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop  recommencer dans un autre jour de dpit.
:Il se mit donc  siffler comme s'il appelait les merles pour les faire chanter, ainsi que font les ptours quand ils suivent les buissons  la nuit tombante. cela fit lever la tte  Sylvinet, et, voyant son frre, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas t vu. Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup crier, car la rivire ne chantait pas assez haut pour empcher de s'entendre :
:-- H, mon Sylvinet, tu es donc l ? Je t'ai attendu tout ce matin, et, voyant que tu tais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener par ici, en attendant le souper o je comptais bien te retrouver  la maison ; mais puisque te voil, nous rentrerons ensemble. Nous allons descendre la rivire, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au gu des Roulettes. (C'tait le gu qui se trouvait au droit de la maison  la mre Fadet.)
:De son ct, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-mme  la manire dont il expliquerait son mauvais comportement vis--vis de son frre et de sa mre, car il ne s'tait point attendu  la feinte de Landry, et il ne savait quelle histoire lui faire, lui qui n'avait menti de sa vie, et qui n'avait jamais rien cach  son besson.
:-- Voil une vilaine maison o l'on entend toujours des cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de si diversieux que ce sauteriot ; et, quant au grelet, je n'en donnerais pas deux sous. Mais ces enfants-l sont malheureux de n'avoir plus ni pre ni mre, et d'tre dans la dpendance de cette vieille charmeuse, qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.
:-- Ce n'est pas comme a chez nous, rpondit Landry. Jamais nous n'avons reu de pre ni de mre le moindre coup, et mmement quand on nous grondait de nos malices d'enfant, c'tait avec tant de douceur et d'honntet, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme a qui sont trop heureux et qui ne connaissent point leurs avantages, et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et le plus maltrait de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de rien.
:Quand il le vit bien endormi, Landry prit cong de ses parents et ne s'aperut point que sa mre l'embrassait avec plus d'amour que les autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant que son frre, et il n'en tait point jaloux, se disant qu'il tait moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui tait due. Il se soumettait  cela autant par respect pour sa mre que par amiti pour son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de consolation.
:Mais la maison de la mre Fadet tant galement voisine de la Priche et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry ne se trouvt nez contre nez avec la petite Fadette clans un chemin ; et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une tape ou de se dire un mot en passant.
:Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'tait pourtant pas aussi fier que Sylvinet, se sentait du dgot pour la petite Fadette, et, regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le faire connatre  personne. Il le cacha mme  son besson, ne voulant pas lui confesser l'inquitude qu'il avait eue  son sujet ; et, de son ct, Sylvinet lui cacha toutes les mchancets de la petite Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de sa jalousie.
:Mais le temps se passait.  l'ge qu'avaient nos bessons, les semaines sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement qu'ils amnent dans le corps et dans l'esprit. Bientt Landry oublia son aventure, et, aprs s'tre un peu tourment du souvenir de la Fadette, n'y pensa non plus que s'il en et fait le rve.
:Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry tait encore sur la rserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait et encourageait Sylvinet. Elle tait sans gne avec lui, et quelqu'un qui ne s'y connatrait pas aurait jug que c'tait celui des bessons qu'elle prfrait. Landry et pu en tre jaloux, s'il n'et t, par nature, ennemi de la jalousie ; et peut-tre un je ne sais quoi lui disait-il, malgr sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouvera plus souvent avec lui.
:Il fit bien de s'arrter, car le trou se creusait toujours, et il en avait jusqu'aux paules. L'eau tait bien froide, et il resta un moment  se demander s'il reviendrait sur ses pas ; car la lumire lui paraissait avoir chang de place, et mmement il la vit remuer, courir, sautiller, repassera d'une rive  l'autre, et finalement se montrer double en se mirant dans l'eau, o elle se tenait comme un oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit bruit de grsillement comme ferait une ptrole de rsine.
:Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tte, et il avait ou dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus mchant que ce feu-l ; qu'il se faisait un jeu d'garer ceux qui le regardent et de les conduire au plus creux des eaux, tout en riant  sa manire et en se moquant de leur angoisse.
:Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'tait pas le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine  courir aprs ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin jusqu' ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit derrire lui une petite voix trs douce qui chantait :
:-- Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette aprs qu'elle se fut consulte un peu, que tu me flattes, parce que tu es moiti mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni moins qu' ma grand'mre. Allons, pauvre coeur, la nuit on n'est pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau sans moi.
:Peut-tre que la mre Fadet avait aussi de la connaissance l-dessus, et qu'elle avait enseign  sa petite-fille  ne rien redouter de ces feux de nuit ; ou bien,  force d'en voir, car il y en avait souvent aux entours du gu des Roulettes, et c'tait un grand hasard que Landry n'en et point encore vu de prs, peut-tre la petite s'tait-elle fait une ide que l'esprit qui les souillait n'tait point mchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui tremblait de tout son corps  mesure que le follet s'approchait d'eux :
:-- Voil la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en souviendrai toute ma vie. J'tais l comme un fou quand tu m'as trouv ; le follet m'avait vann et charm. Jamais je n'aurais pass la rivire, ou bien je n'en serais jamais sorti.
:-- Peut-tre bien que tu l'aurais passe sans peine ni danger si tu n'tais pas si sot, rpondit la Fadette ; je n'aurais jamais cru qu'un grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera pas  avoir de la barbe au menton, ft si ais  peurer, et je suis contente de te voir comme cela.
:-- Parce que je ne vous estime point, rpondit-elle ; ni vous, ni votre besson, ni vos pre et mre, qui sont fiers parce qu'ils sont riches, et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service. Ils vous ont appris  tre ingrat, Landry, et c'est le plus vilain dfaut pour un homme aprs celui d'tre peureux.
:-- Ah ! vous voil bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que vous vous imaginez qu'avec vos prsents vous pouvez tre quitte envers moi. Vous croyez que je suis pareille  ma grand'mre, qui, pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonntets et les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos dons, et je mprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez pas eu le coeur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amiti  me dire depuis tantt un an que je vous ai guri d'une grosse peine.
:-- Et si vous tiez venu le lendemain de l'affaire me dite une parole d'amiti, vous ne m'auriez point trouve courrouce ; vous auriez su tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions amis : au lieu qu' cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et j'aurais d vous laisser dbrouiller avec le follet comme vous auriez pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnire ; allez scher vos habits ; allez dire  vos parents : " Sans ce petit guenillon de grelet, j'aurais, ma foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivire. "
: cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son me, non qu'il ft dispos  aucune sorte d'amiti pour une fille qui paraissait avoir plus d'esprit que de bont, et dont les vilaines manires ne plaisaient point, mme  ceux qui s'en amusaient. Mais il avait le coeur haut et ne voulait point garder un tort sur sa conscience. Il courut aprs elle, et la rattrapant par sa cape :
:-- Pardon, c'est beaucoup demander, rpondit Landry, qui ne pouvait vaincre sa hauteur  l'endroit d'une fille qui n'tait point considre en proportion de l'ge qu'elle commenait  avoir, et qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait d ; quant  ton amiti, Fadette, tu es si drlement btie dans ton esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne sois pas oblig de te reprendre.
:Landry fut si fatigu de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le long de la messe, et mmement il n'entendit pas une parole du sermon de M. le cur, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les vertus et proprits du bon saint Andoche. En sortant de l'glise, Landry tait si charg de langueur qu'il avait oubli la Fadette. Elle tait pourtant devant le porche, tout auprs de la belle Madelon, qui se tenait l, bien sre que la premire invitation serait pour elle.
:Sylvinet trouvait trange que son besson et pris fantaisie de cette Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose et il aurait voulu se cacher sous terre. La Madelon tait bien malcontente, et malgr l'entrain que la petite Fadette forait leurs jambes de prendre, leurs figures taient si tristes qu'on et dit qu'ils portaient le diable en terre.
:Du plus vite que les vpres furent chantes, la Madelon partit avec Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise et d'Etienne Alaphilippe, qui tous trois la firent danser l'un aprs l'autre, car elle n'en pouvait manquer, tant belle fille et non sans avoir. Landry la regardait du coin de l'oeil, et la petite Fadette tait reste dans l'glise, disant de longues prires aprs les autres ; et elle faisait ainsi tous les dimanches, soit par grande dvotion selon les uns, soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.
:Quand elle eut content ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle, dsirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne savait comment s'y prendre pour l'emmener  l'cart, car il tait encore dans l'ge o l'on n'a gure de courage avec les femmes ; aussi ne put-il trouver aucune parole  propos et la prit-il par la main pour s'en faire suivre ; mais elle lui dit d'un air moiti dpit, moiti pardon :
:Landry fut grandement choqu de cette parole, et resta auprs de la danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'taient point malhonntes, mais si fires et de telle nargue, qu'il s'en dpita ; et quand elle revint de son ct, comme il la regardait avec des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade :
:L-dessus, il s'en fut aux alentours de l'glise pour chercher la petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la Madelon, et il y dansa deux bourres sans quitter la place. Il fallait voir comme le grelet tait fier et content ! Elle ne cachait point son aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite tte et sa grosse coiffe comme une poule huppe.
:Mais, par malheur, son triomphe donna du dpit  cinq ou six gamins qui la faisaient danser  l'habitude, et qui, ne pouvant plus en approcher, eux qui n'avaient jamais t fiers avec elle, et qui l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent  la critiquer,  lui reprocher sa fiert et  chuchoter autour d'elle : -- Voyez donc la grelette qui croit charmer Landry Barbeau ! grelette, sautiote, farfadette, chat grill, grillette, rlette -, et autres sornettes  la manire de l'endroit.
:Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes  droite et  gauche ; mais tout cela ne servit qu' attirer l'attention de son ct ; et les personnes de l'endroit commencrent  se dire : -- Mais voyez donc notre grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la fait danser  tout moment ! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la voil qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse. - Et parlant  Landry, il y en eut qui dirent :
:Landry fut mortifi ; mais Sylvinet, qui ne voyait rien de plus excellent et de plus estimable que son frre, le fut encore davantage de voir qu'il se donnait en rise  tant de monde, et  des trangers qui commenaient aussi  s'en mler,  faire des questions, et  dire : -- C'est bien un beau gars ; mais, tout de mme, il a une drle d'ide de se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute l'assemble. - La Madelon vint, d'un air de triomphe, couter toutes ces moqueries, et, sans charit, elle y mla son mot :
:Landry avait perdu sa honte ; il se sentait brave et fort, et un je ne sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et su de tout le monde. Il s'aperut de la manire dont on le regardait du ct de Madelon, et il alla tout droit vis--vis des Aladenise et des Alaphilippe, en leur disant :
:-- Eh bien ! vous autres, qu'est-ce que vous avez  en dire ? S'il me convient,  moi, de donner attention  cette fille-l, en quoi cela vous offense-t-il ? Et si vous en tes choqus, pourquoi vous dtournez-vous pour le dire tout bas ? Est-ce que je ne suis pas devant vous ? Est-ce que vous ne me voyez point ? On a dit par ici que j'tais encore un petit enfant ; mais il n'y a pas par ici un homme ou seulement un grand garon qui me l'ait dit en face ! J'attends qu'on me parle, et nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit enfant fait danser.
:Sylvinet n'avait pas quitt son frre, et, quoiqu'il ne l'approuvt point d'avoir soulev cette querelle, il se tenait tout prt  le soutenir. Il y avait l quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient la tte de plus que les bessons ; mais, quand ils les virent si rsolus et comme, au fond, se battre pour si peu tait  considrer, ils ne soufflrent mot et se regardrent les uns les autres, comme pour se demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun ne se prsenta, et Landry, qui n'avait point lch la main de la Fadette, lui dit :
:Sylvinet approuva son frre d'avoir tenu sa parole, et lui dit que l'ennui que cela lui avait attir augmentait d'autant l'estime qui lui en tait due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait couru dans la rivire, il manqua de reconnaissance pour la petite Fadette. Il avait tant d'loignement pour elle qu'il ne voulut point croire qu'elle l'et trouv l par hasard, ni qu'elle l'et secouru par bont.
:Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frre, pensa qu'il avait peut-tre bien raison, et ne dfendit gure la Fadette contre lui. Ils causrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais vu, et dont il tait bien curieux d'entendre parler, sans pourtant dsirer de le voir. Mais ils n'osrent pas en parler  leur mre, parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer ; ni  leur pre, parce qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner d'attention.
:Landry fit comme son frre souhaitait, et au lieu de traverser la joncire, il descendit la trane qui longe la cte du Chaumois. Il n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air  cause de la fte. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.
:Quand il fut au bas de la cte, tout au droit de la carrire, il entendit une voix gmir et pleurer, et tout d'abord il crut que c'tait le courlis. Mais,  mesure qu'il approchait, cela ressemblait  des gmissements humains, et, comme le coeur ne lui faisait jamais dfaut quand il s'agissait d'avoir affaire  des tres de son espce, et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus creux de la carrire.
:-- Y a-t-il par l quelqu'un de malade ? fit-il encore. Et comme on ne disait rien, il songea  s'en aller ; mais auparavant il voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui encombraient l'endroit, et bientt il vit,  la clart de la lune qui commenait  monter, une personne couche par terre tout de son long, la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle tait morte, soit qu'elle n'en valt gure mieux, soit qu'elle se ft jete l dans une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle ne voult point remuer.
:L'ide que c'en tait peut-tre un lui fit une grande motion ; mais il se surmonta, parce qu'il pensa devoir porter assistance  son prochain, et il alla rsolument pour tter la main de cette personne tendue, qui, se voyant dcouverte, se releva  moiti aussitt qu'il fut auprs d'elle ; et alors Landry connut que c'tait la petite Fadette.
:-- Je te remercie, Landry, rpondit la petite Fadette, d'un air trs srieux, aprs avoir cout le besson bien religieusement. Tu m'as dit  peu prs ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as dit avec beaucoup d'honntet et de mnagement, ce que les autres ne font point ; mais  prsent veux-tu que je te rponde, et, pour cela, veux-tu t'asseoir  mon ct pour un petit moment ?
:Et ils restrent un moment sans parler, car la petite Fadette avait l'esprit envol  des ides que Landry ne connaissait point ; et quant  lui, malgr qu'il en et un peu d'embrouillement dans la tte, il ne pouvait pas s'empcher d'avoir du plaisir  entendre cette fille ; car jamais il n'avait entendu une voix si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la Fadette dans ce moment-l.
:-- Dame ! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu tais habille et coiffe comme les autres ? Il y a une chose que tout le monde dit : c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la peau si noire, tu ne serais point mal ; car on dit aussi que, dans tout le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait  tre bien vu de ces yeux-l.
:Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il disait. Il se trouvait en train de se rappeler les dfauts et les qualits de la petite Fadette ; et, pour la premire fois, il y donnait une attention et un intrt dont il ne se serait pas cru capable un moment plus tt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paratre, ayant trop d'esprit pour prendre la chose au srieux.
:-- Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en piti ce qui ne l'est pas. Aussi je me console bien de dplaire  qui ne me plat point, et je ne conois gure pourquoi toutes ces belles filles, que je vois courtises, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout le monde tait de leur got. Pour moi, si j'tais belle, je ne voudrais le paratre et me rendre aimable qu' celui qui me conviendrait.
:Landry coutait toujours la petite Fadette avec une grande contention d'esprit, et sans trouver  redire  aucune de ses raisons. En dernier lieu, la manire dont elle parla de son petit frre le sauteriot, lui fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amiti pour elle, et comme s'il voulait tre de son parti contre tout le monde.
:-- Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait dans son tort le premier ; car tout ce que tu as dit l est trs bien dit, et personne ne se douterait de ton bon coeur et de ton bon raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connatre pour ce que tu es ? on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient justice.
:-- Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la main, je crois comprendre dj que ton amiti est une trs bonne chose, et si bonne, que l'amour en est peut -tre une mauvaise en comparaison. Tu as beaucoup de bont, je le connais  prsent ; car je t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je trouve, moi, que j'ai agi fort malhonntement.
:-- C'est que je ne t'ai pas embrasse une seule fois  la danse, Fanchon, et pourtant c'tait mon devoir et mon droit, puisque c'est la coutume. Je t'ai traite comme on fait des petites filles de dix ans, qu'on ne se baisse pas pour embrasser, et pourtant tu es quasiment de mon ge ; il n'y a pas plus d'un an de diffrence. Je t'ai donc fait une injure, et si tu n'tais pas si bonne fille, tu t'en serais bien aperue.
:-- Je n'y ai pas seulement pens, dit la petite Fadette ; et elle se leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le faire paratre. Tiens, dit-elle en se forant pour tre gaie, coute comme les grelets chantent dans les bls en chaume ; ils m'appellent par mon nom, et la chouette est l-bas qui me crie l'heure que les toiles marquent dans le cadran du ciel.
:-- coute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si j'tais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de s'embrasser comme en cachette. Si j'tais coquette, je penserais, au contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voil ce que je te dis : Serre-moi la main en signe d'honnte amiti, et je serai contente d'avoir ton amiti, moi qui n'en ai jamais eu, et qui n'en souhaiterai jamais d'autre.
:Il ne se fcha pourtant point, parce que les gens de la Priche taient tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs taquineries. Il eut mme le courage de leur dire que la petite Fadette n'tait pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et qu'elle tait capable de rendre de grands services. L-dessus on le railla encore.
:Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme lui. Sylvinet tait un caractre diffrent du sien, mais pareil quelquefois par le contrecoup. On aurait dit qu'il devinait que quelque chose avait troubl la tranquillit de son frre, et pourtant il tait loin de se douter de ce que ce pouvait tre. Il lui demanda s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la premire fois, en lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait est que Landry n'avait pas dit un mot  Madelon, et qu'il pensait avoir le temps de le lui dire ; rien ne le pressait.
:Landry s'assit auprs d'elle, comme s'il allait se mettre  causer. Mais voil que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne l'avait jamais t auprs de Madelon, et que, pour avoir eu l'intention de dire bien des choses, il ne put trouver un mot. La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait rien, du moins il la regardait avec des yeux tranges. Enfin, elle lui demanda pourquoi il paraissait tonn en la regardant.
:La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car jamais jusqu' ce jour-l elle n'avait eu sur les joues cette honnte couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides ; mais, en mme temps, elle s'inquita en songeant que la Madelon avait d rpter ses paroles, et la donner en rise pour l'amour dont elle s'tait confesse au sujet de Landry.
:-- Voil de mchants propos, rpondit la Fadette tout tonne, car elle n'tait pas assez sorcire pour deviner que, dans ce moment-l, Landry tait plus fin qu'elle ; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dpit qui la fait parler, et le dpit c'est l'amour.
:-- Je n'ai point mrit que tu me dises cela, Landry ; non vrai, je ne l'ai pas mrit. Je n'ai jamais t assez folle pour dire la menterie qu'on me prte. J'ai parl autrement  Madelon. Ce que je lui ai dit n'tait que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait d, bien au contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.
:Et, faisant retour sur lui-mme, Landry s'imagina qu'en effet la petite Fadette n'avait pour lui que de l'amiti bien tranquille ; et, parce qu'il n'tait ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif et aussi peu avanc auprs d'elle que s'il n'et point entendu de ses deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui  la belle Madelon.
:Quant  la petite Fadette, elle tait assez fine pour connatre enfin que Landry tait bel et bien amoureux comme un fou, et c'est pour le trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'tait trouve comme en pmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un bonheur si vite gagn ;  cause de cette crainte, elle voulait donner  Landry le temps de souhaiter vivement son amour.
:-- Celui-ci sera un beau soldat s'il continue, car il a le corps trop bon pour russir  se faire exempter ; celui-l sera tiret et entendu comme son pre ; cet autre aura bien la sagesse et la tranquillit de sa mre ; voil une jeune Lucette qui promet une bonne servante de ferme ; voici une grosse Louise qui plaira  plus d'un, et quant  cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison lui viendra bien comme aux autres.
:-- Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu de temps ? disait une fois la mre Couturier. Elle avait la figure comme un oeuf de caille,  force qu'elle tait couverte de taches de rousseur ; et la dernire fois que je l'ai vue de prs, je me suis tonne de la trouver si blanche, et mmement si pare que je lui ai demand si elle n'avait point eu la fivre.  la voir comme elle est maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire ; et, qui sait ? il y en a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit ans.
:-- Et puis la raison vient, dit le pre Naubin, et une fille qui s'en ressent apprend  se rendre lgante et agrable. Il est bien temps que le grelet s'aperoive qu'elle n'est point un garon. Mon Dieu, on pensait qu'elle tournerait si mal que a serait une honte pour l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle sentira bien qu'elle doit se faire pardonner  avoir eu une mre si blmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.
:-- Dieu veuille, dit la mre Courtillet, car c'est vilain qu'une fille ait l'air d'un chevau chapp ; mais j'en espre aussi de cette Fadette, car je l'ai rencontre devant z'hier, et au lieu qu'elle se mettait toujours derrire moi  contrefaire ma boiterie, elle m'a dit bonjour et demand mon portement avec beaucoup d'honntet.
:-- Cette petite-l dont vous parlez est plus folle que mchante, dit le pre Henri. Elle n'a point mauvais coeur, c'est moi qui vous le dis ;  preuve qu'elle a souvent gard mes petits enfants aux champs avec elle, par pure complaisance quand ma fille tait malade ; et elle les soignait trs bien, et ils ne la voulaient plus quitter.
:Et Landry, qui, dans les endroits retirs o ils se trouvaient souvent ensemble, et mmement quand la nuit tait bien noire, aurait pu s'oublier jusqu' ne plus se soumettre  elle, tant il tait ensorcel, craignait pourtant si fort de lui dplaire, et se tenait pour si peu certain d'tre aim d'amour, qu'il vivait aussi innocemment avec elle que si elle et t sa soeur, et lui Jeanet, le petit sauteriot.
:-- Je ne peux pas disputer l-dessus, rpondit-elle ; mais s'il existe, je suis bien assure qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la terre nous abuser et nous demander notre me pour la retirer du bon Dieu. Il n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au bon Dieu, il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et les hommes qui s'y trouvent.
:Comme Landry avait toujours mis son ide et son got dans ces choses-l, l'amiti qu'il avait conue pour la Fadette s'augmenta de toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut alors grand gr de l'avoir forc  se distraire de l'amour dans les promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il reconnut aussi qu'elle avait pris plus  coeur l'intrt et l'utilit de son amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et flatter sans cesse comme il l'et souhait d'abord.
:Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voil qu'un beau jour de dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetire, entendit la voix de son besson qui parlait  deux pas de lui, derrire le retour que faisait le mur. Landry parlait bien doucement ; mais Sylvinet connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devine, quand mme il ne l'aurait pas entendue.
:-- Pourquoi ne veux-tu pas venir danser ? disait-il  une personne que Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue t'arrter aprs la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je te fasse danser, moi qui suis cens ne plus quasiment te connatre. On ne dirait pas que c'est par amour, mais par honntet, et parce que je suis curieux de savoir si, aprs tant de temps, tu sais encore bien danser.
:Sylvinet fit comme il se promettait, et mme il le poussa plus loin qu'il n'tait besoin, car non seulement il ne chercha plus  retenir son frre auprs de lui, mais encore, pour ne le point gner, il quittait le premier la maison et allait rvasser tout seul dans son ouche, ne voulant point aller dans la campagne : " Parce que, pensait-il, si je venais  y rencontrer Landry, il s'imaginerait que je l'pie et me ferait bien voir que je le drange. "
:Et peu  peu son ancien chagrin, dont il s'tait quasiment guri, lui revint si lourd et si obstin, qu'on ne tarda pas  le voir sur sa figure. Sa mre l'en reprit doucement ; mais, comme il avait honte,  dix-huit ans, d'avoir les mmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues  quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.
:-- Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le pre Barbeau ; mais il fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'pargne mme pas assez. C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres ; car, par la crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donn il se tuerait bien vite, et j'aurais  me le reprocher toute ma vie.
:La mre Barbeau gotait fort ces raisons-l et faisait tout son possible pour gayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs mdecins sur sa sant et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le mnager beaucoup, et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il tait faible ; les autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du bon vin, parce qu'tant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la mre Barbeau ne savait lequel couter, ce qui arrive toujours quand on prend plusieurs avis.
:Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans y rencontrer de quoi le faire verser  droite ou  gauche, et il trana son petit mal sans tre trop foul, jusqu'au moment o les amours de Landry firent un clat, et o Sylvinet vit augmenter sa peine de toute celle qui fut faite  son frre.
:Alors toute la jeunesse femelle s'en mla, car lorsqu'un garon de belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une injure  toutes les autres, et si l'on peut trouver  mordre sur cette personne-l, on ne s'en fait pas faute. On peut dire aussi que, quand une mchancet est exploite par les femmes, elle va vite et loin.
:Aussi, quinze jours aprs l'aventure de la tour  Jacot, sans qu'il ft question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne pas se mettre en avant, et qui feignait mme d'apprendre comme une nouvelle ce qu'elle avait dvoil la premire  la sourdine, tout le monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de Landry le besson avec Fanchon le grelet.
:-- Ce que j'ai  te dire te donnera un peu de honte, mon Landry ; aussi n'est-ce pas sans un peu de honte moi-mme, et sans beaucoup de regret, que je me vois oblig de te confesser devant ta famille. Mais j'espre que cette honte te sera salutaire et te gurira d'une fantaisie qui pourrait te porter prjudice.
:-- On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donn  entendre, d'avoir un commerce malhonnte avec la petite-fille de la mre Fadet, qui est une assez mauvaise femme ; sans compter que la propre mre de cette malheureuse fille a vilainement quitt son mari, ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te promener de tous les cts avec la petite Fadette, ce qui me ferait craindre de te voir engag par elle dans de mauvaises amours, dont toute ta vie tu pourrais avoir  te repentir. Entends-tu,  la fin ?
:-- Mon pre, dit-il, ceux qui vous ont dit cela ont menti comme des chiens. Ils ont fait une telle insulte  Fanchon Fadet, que si je les tenais l, il faudrait qu'ils eussent  se ddire ou  se battre avec moi, jusqu' ce qu'il en restt un de nous par terre. Dites-leur qu'ils sont des lches et des paens ; et qu'ils viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinu en tratres, et nous en aurons beau jeu !
:-- Ne te fche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de chagrin ; mon pre ne t'accuse point d'avoir fait du tort  cette fille ; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras avec d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de jour et de nuit avec toi, que c'est  toi de lui donner une rparation.
:-- Vous avez l'air vous-mme de me faire un reproche, Landry, dit le pre Barbeau en se levant aussi, pour lui montrer qu'il ne souffrirait pas que la chose allt plus loin entre eux. Je vois  votre dpit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais souhait. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en parlerons plus. J'aviserai  ce que je dois faire pour vous prvenir d'une tourderie de jeunesse.  cette heure, vous devez retourner chez vos matres.
:-- Vous ne vous quitterez pas comme a, dit Sylvinet en retenant son frre, qui commenait  s'en aller. Mon pre, voil Landry qui a tant de chagrin de vous avoir dplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son pardon et l'embrassez, car il va pleurer  nuite, et il serait trop puni par votre mcontentement.
:-- Eh bien ! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite Fadette ; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps. Il y a dj deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voil ma grand'mre si sourde et si ge, qu'elle ne s'occupe presque plus de faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses consultations. Elle a une parente trs bonne, qui lui offre de venir demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre sauteriot...
:-- Ne le savais-tu pas ? dit Cadet, je pensais que c'tait chose convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'tre pas blm. Mais elle s'en va, pour sr ; elle a pass au droit de chez nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit paquet sous le bras. Elle allait  Chteau-Meillant, et,  cette heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la cte d'Urmont.
:-- Je voulais t'pargner cette peine, mon cher Landry, et voil que tu fais tout ce que tu peux pour m'ter le courage. Sois donc un homme, et ne m'empche pas d'avoir du coeur ; il m'en faut plus que tu ne penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et crie aprs moi,  cette heure, je me sens si faible que, pour un rien, je me casserais la tte sur ces pierres. Ah ! je t'en prie, Landry, aide-moi au lieu de me dtourner de mon devoir ; car, si je ne m'en vas pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons perdus.
:Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout  fait fou. Il riait, il criait et il pleurait ; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa robe ; et il l'et embrasse sur ses pieds, si elle avait voulu le souffrir ; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont il faillit mourir ; car c'tait le premier qu'il et jamais reu d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pm sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse qu'elle tait, et se sauva en lui dfendant de la suivre et en lui jurant qu'elle reviendrait.
:-- Ne pense plus  cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait des peines  tous deux, mon brave Cadet. Tu es de mme ge et rien ne te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite soeur, Nanette, qui est jolie comme un coeur, qui est bien leve, douce, mignonne, et qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent ; mon pre t'estime beaucoup, et quand tu connatras bien notre Nanette, tu verras que tu n'auras pas de meilleure ide que celle de devenir mon beau-frre.
:Quelquefois le pre Barbeau, entendant ces paroles peu chrtiennes, l'en blmait avec svrit. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois, le pre Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnatre son amiti. C'tait encore pire : Sylvinet pleurait, se repentait, demandait pardon  son pre,  sa mre,  son besson,  toute sa famille ; et la fivre revenait plus forte, aprs qu'il avait donn cours  la trop grande tendresse de son coeur malade.
:On consulta les mdecins  nouveau. Ils ne conseillrent pas grand'chose. On vit,  leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le plus faible des deux consquemment, On consulta aussi la Baigneuse de Clavires, la femme la plus savante du canton aprs la Sagette, qui tait morte, et la mre Fadet, qui commenait  tomber en enfance. Cette femme habile rpondit  la mre Barbeau :
:-- Et justement il ne les peut souffrir, dit la mre Barbeau : jamais on n'a vu un garon si fier et si sage, et, depuis le moment o son besson s'est mis l'amour en tte, il n'a fait que dire du mal de toutes les filles que nous connaissons. Il les blme toutes de ce qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure) lui a enlev, comme il prtend, le coeur de son besson.
:L'avis de la Baigneuse parut fort sage au pre Barbeau, et il essaya d'envoyer Sylvinet dans les maisons o il y avait de belles et bonnes filles  marier. Mais, quoique Sylvinet ft joli garon et bien lev, son air indiffrent et triste ne rjouissait pas le coeur des filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui qui tait si timide, il s'imaginait,  force de les craindre, qu'il les dtestait.
:Le pre Barbeau inclinait  suivre ce conseil, mais la mre Barbeau s'en effraya. Elle craignait que ce ne ft pour Sylvinet le coup de la mort. Il fallut transiger avec elle ; elle demandait qu'on ft d'abord l'essai de garder Landry quinze jours  la maison, pour savoir si son frre, le voyant  toute heure, ne se gurirait point. S'il empirait, au contraire, elle se rendrait  l'avis du pre Caillaud.
:Comme le jour approchait, Landry commena pourtant  perdre courage, et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pt encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena  la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'taient plus spars pour longtemps, car elle tait rsolue  rester au pays.
:-- J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que je te ferai connatre plus tard et qui ne nuiront pas  l'esprance que j'ai de notre mariage. Va achever le travail que ton matre t'a confi, puisque, selon ce que ma marraine m'a cont, il est utile  la gurison de ton frre qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.
:-- Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de sa fiert et de sa mauvaise humeur. Oblige-le  t'couter. Fais cet effort-l pour moi, ma Fanchon, et pour la russite de nos amours aussi, car l'opposition de mon pre ne sera pas le plus petit de nos empchements.
:Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le chapeau du pre Barbeau. Il y avait cent louis d'or frapps  l'ancien coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme ; et, quand il les eut compts et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde de la mme contenance, et puis une troisime, et puis une quatrime, et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait, dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.
:-- Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que vingt-deux cus, et autant dire que tu hrites pour ta part de deux mille belles pistoles sonnantes ; ce qui fait que tu es le plus beau parti du pays, petite Fadette, et que ton frre, le sauteriot, peut bien tre chtif et boiteux toute sa vie : il pourra aller visiter ses biens en carriole. Rjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire assavoir, si tu dsires trouver vite un beau mari.
:-- Je n'en suis point presse, dit la petite Fadette, et je vous demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-l, pre Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point tre pouse pour mon argent, mais pour mon bon coeur et ma bonne renomme ; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je dsire y passer quelque temps pour qu on s'aperoive que je ne la mrite point.
:Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les mchants propos furent oublis, et que plus d'un garon, en la voyant marcher si lgre et de si belle grce, et souhait qu'elle ft  la fin de son deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.
:Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voult point revenir sur son compte. Il voyait bien qu'on maniganait quelque chose  propos d'elle dans sa famille, car le pre ne pouvait se tenir d'en parler souvent, et quand il avait reu rtractation de quelque ancien mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans l'intrt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on et accus son fils d'avoir mis  mal une jeunesse innocente.
:Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le pre Barbeau paraissait souhaiter que la chose ft agre du pre Caillaud. Enfin Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire  tout vent, tait depuis peu en faveur de la Fadette ; on ne la croyait pas riche, mais elle plaisait, et, pour cela, elle dplaisait d'autant plus  Sylvinet qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.
:De temps en temps, le pre Barbeau laissait chapper devant lui le mot de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas  tre en ge d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours t une ide dsolante  Sylvinet, et comme le dernier mot de leur sparation. Il reprit les fivres, et la mre consulta encore les mdecins.
:Fanchon avait cherch plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi qu'elle l'avait promis  Landry, et jamais il ne s'y tait prt. Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle le trouva endormi dans la fivre, et pria la famille de la laisser seule avec lui. Comme c'est la coutume des remgeuses d'agir en secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.
:La mre Barbeau fut bien tonne de voir Sylvinet sans fivre, et elle lui donna vitement  manger, dont il profita avec un peu d'apptit. Et, comme il y avait six jours que cette fivre ne l'avait point lch, et qu'il n avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'veiller, sans lui rien faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations,  ce que l'on pensait, l'avait dj mis en si bon chemin.
:Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fivre de Sylvinet, elle disait  Dieu, dans sa prire, ce qu'elle lui avait dit lorsqu'elle charmait la fivre de son frre : " Mon bon Dieu, faites que ma sant passe de mon corps dans ce corps souffrant et, comme le doux Jsus vous a offert sa vie pour racheter l'me de tous les humains, si telle est votre volont de m'ter ma vie pour la donner  ce malade, prenez-la ; je vous la rends de bon coeur, on change de sa gurison que je vous demande. "
:La petite Fadette avait bien song  essayer la vertu de cette prire auprs du lit de mort de sa grand'mre ; mais elle ne l'avait os, parce qu'il lui avait sembl que la vie de l'me et du corps s'teignaient dans cette vieille femme, par l'effet de l'ge et de la loi de nature qui est la propre volont de Dieu. Et la petite Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de diablerie dans ses charmes, et craint de lui dplaire en lui demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans miracle aux autres chrtiens.
:D'abord il crut que c'tait une apparition, et il referma les yeux pour ne la point voir ; mais, ayant demand ensuite  sa mre si la Fadette ne l'avait point tt  la tte et au pouls, ou si c'tait un rve qu'il avait fait, la mre Barbeau,  qui son mari avait touch enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet revenir de son dplaisir envers elle, lui rpondit qu'elle tait venue en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait merveilleusement coup sa fivre en le soignant en secret.
:Sylvinet parut n'en rien croire ; il dit que sa fivre s'en tait alle d'elle-mme, et que les paroles et secrets de la Fadette n'taient que vanits et folies ; il resta bien tranquille et bien portant pendant quelques jours, et le pre Barbeau crut devoir en profiter pour lui dire quelque chose de la possibilit du mariage de son frre, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.
:En effet, l'enqute secrte du pre Barbeau avait t si favorable  la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hsitation et qu'il souhaitait grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la jalousie du besson, et il s'efforait  le gurir de ce travers, en lui disant que son frre ne serait jamais heureux sans la petite Fadette. Sur quoi Sylvinet rpondait :
:Cependant le pre Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui gardt rancune de ses injustices passes, et que, s'tant console de l'absence de Landry, elle ne songet  quelque autre. Lorsqu'elle tait venue  la Bessonnire pour soigner Sylvinet, il avait essay de lui parler de Landry ; mais elle avait fait semblant de ne pas entendre, et il se voyait bien embarrass.
:-- Oui, pre Barbeau, rpondit la petite Fadette, j'en avais quelque ide, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent, et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous, et aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se moquaient de mes guenilles : " Ne t'inquite pas de a, petite. Tu seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera o tu pourras tre habille de soie depuis les pieds jusqu' la tte, si tel est ton bon plaisir. "
:-- Pour cela, pre Barbeau, rpondit la petite Fadette, ayant toujours eu l'ide d'tre aime pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose qu'on ne m'ait jamais refuse, je n'tais pas assez sotte pour aller dire  Landry que mes beaux yeux taient dans des sacs de peau d'anguille ; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi ; car Landry m'aimait si honntement, et d'un si grand coeur, que jamais il ne s'est inquit de savoir si j'tais riche ou misrable.
:-- Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le coeur contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'ge vous fasse des excuses ; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je vous dis que vous serez aime et estime chez nous, rapportez-vous-en au pre Barbeau, qui n'a encore tromp personne. Allons, voulez-vous donner le baiser de paix au tuteur que vous vous tiez choisi, ou au pre qui veut vous adopter ?
:Leurs conventions. furent bientt faites. Le mariage aurait lieu sitt la fin du deuil de Fanchon ; il ne s'agissait plus que de faire revenir Landry ; mais quand la mre Barbeau vint voir Fanchon le soir mme, pour l'embrasser et lui donner sa bndiction, elle objecta qu' la nouvelle du prochain mariage de son frre, Sylvinet tait retomb malade, et elle demandait qu'on attendt encore quelques jours pour le gurir ou le consoler.
:-- Vous avez fait une faute, mre Barbeau, dit la petite Fadette, en confirmant  Sylvinet qu'il n'avait point rv en me voyant  son ct au sortir de sa fivre. A prsent, son ide contrariera la mienne, et je n'aurai plus la mme vertu pour le gurir pendant son sommeil. Il se peut mme qu'il me repousse et que ma prsence empire son mal.
:Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprs de son lit, il parut mcontent et ne lui voulut point rpondre comment il se trouvait. Elle voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa figure du ct de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on la laisst seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle teignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clart de la lune, qui tait toute pleine dans ce moment-l. Et puis elle revint auprs de Sylvinet, et lui dit d'un ton de commandement auquel il obit comme un enfant :
:-- Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et rpondez-moi selon la vrit ; car je ne me suis pas drange pour de l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas pour tre mal reue et mal remercie de vous. Faites donc attention  ce que je vas vous demander et  ce que vous allez me dire, car il ne vous serait pas possible de me tromper.
:-- Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette ; car vous tes grande remgeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de me toucher, vous me gurissez ; je pense que si je pouvais toujours tre auprs de vous, vous m'empcheriez d'tre jamais malade ou fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'tes-vous plus fche contre moi ? et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donne de me soumettre  vous entirement ?
:-- Voil Sylvinet qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois ; il a mang de tout ce qu'on lui a prsent aujourd'hui, sans faire ses grimaces accoutumes, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son frre. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je veille.
:Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille ? une chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement  songer au pre Barbeau. Un mois environ aprs le mariage de son frre et de sa soeur, comme son pre l'engageait aussi  chercher et  prendre femme, il rpondit qu'il ne se sentait aucun got pour le mariage, mais qu'il avait, depuis quelque temps, une ide qu'il voulait contenter, laquelle tait d'tre soldat et de s'engager.
:Comme les mles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'tonna grandement de cette rsolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un got militaire que personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses pre et mre, frres et soeurs, et Landry lui-mme, ne put l'en dtourner, et on fut forc d'en aviser Fanchon, qui tait la meilleure tte et le meilleur conseil de la famille.
:Landry fit la conduite  son frre le plus loin qu'il put, et quand il lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-l sur son paule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre coeur  emporter. Il revint trouver sa chre femme, qui eut  le soigner ; car pendant un grand mois le chagrin le rendit vritablement malade.
:-- Ah ! s'il pouvait enfin revenir ! dit la mre Barbeau  son mari, le soir aprs le jour o ils avaient reu de lui une jolie lettre pleine d'amitis pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les jeunes et vieux de la famille ; le voil quasiment gnral, et il serait bien temps pour lui de se reposer !
:-- Eh bien, rpliqua la mre Barbeau, notre Fanchon est trop grande charmeuse, et tellement qu'elle avait charm Sylvinet plus qu'elle ne l'aurait souhait. Quand elle vit que le charme oprait si fort, elle et voulu le retenir ou l'amoindrir ; mais elle ne le put, et notre Sylvain, voyant qu'il pensait trop  la femme de son frre, est parti par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et approuv.
