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:On se taisait ; les esprits eux-mmes semblaient mouills comme la terre. Petite mre se renversant appuya sa tte et ferma les paupires. Le baron considrait d'un oeil morne les campagnes monotones et trempes. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tide, se sentait revivre ainsi qu'une plante enferme qu'on vient de remettre  l'air ; et l'paisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlt pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle boirait ; et elle jouissait d'tre emporte au grand trot des chevaux, de voir la dsolation des paysages, et de se sentir  l'abri au milieu de cette inondation. 
:Il faisait si doux que les vitres demeuraient baisses. Jeanne, puise de rve, rassasie de visions heureuses, se reposait maintenant. Parfois l'engourdissement d'une position prolonge lui faisait rouvrir les yeux ; alors elle regardait au-dehors, voyait dans la nuit lumineuse passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches  et l couches en un champ, et qui relevaient la tte. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe bauch ; mais le roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pense et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbatur comme le corps. 
:Un mdecin consult dix ans auparavant, parce qu'elle prouvait des touffements, avait parl d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle ne comprenait gure la signification, s'tait tabli dans sa tte. Elle faisait tter obstinment au baron,  Jeanne ou  Rosalie son coeur que personne ne sentait plus, tant il tait enseveli sous la bouffissure de sa poitrine ; mais elle refusait avec nergie de se laisser examiner par aucun nouveau mdecin, de peur qu'on lui dcouvrt d'autres maladies ; et elle parlait de " son " hypertrophie  tout propos et si souvent qu'il semblait que cette affection lui ft spciale, lui appartnt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient aucun droit. 
: mesure que sa taille s'tait paissie, son me avait pris des lans plus potiques ; et quand l'obsit l'eut cloue sur un fauteuil, sa pense vagabonda  travers des aventures tendres dont elle se croyait l'hrone. Elle en avait des prfres qu'elle faisait toujours revenir dans ses rves, comme une bote  musique dont on remonte la manivelle rpte interminablement le mme air. Toutes les romances langoureuses o l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient infailliblement les paupires ; et elle aimait mme certaines chansons grivoises de Branger  cause des regrets qu'elles expriment. 
:Le prtre s'inclina : " Oui, madame, c'est le fils du vicomte Jean de Lamare, mort l'an dernier. " Alors, Mme Adlade, qui aimait par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit que, les dettes du pre payes, le jeune homme, ayant vendu son chteau de famille, s'tait organis un petit pied--terre dans une des trois fermes qu'il possdait dans la commune d'touvent. Ces biens reprsentaient en tout cinq  six mille livres de rente ; mais le vicomte tait d'humeur conome et sage et comptait vivre simplement pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de quoi faire bonne figure dans le monde pour se marier avec avantage sans contracter de dettes ou hypothquer ses fermes. 
:Quand on passa dans le salon, aprs avoir pris le caf, le prtre demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude d'un peu d'exercice aprs ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se promenaient lentement tout le long de la faade blanche du chteau pour revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre ronde et coiffe d'un champignon, allaient et venaient tantt devant eux, tantt derrire eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou qu'ils lui tournaient le dos. Le cur mchonnait une sorte de cigarette qu'il avait tire de sa poche. Il en expliqua l'utilit avec le franc-parler des hommes de campagne : " C'est pour favoriser les renvois, parce que j'ai les digestions un peu lourdes. " 
:M. de Lamare rpondit : " Oh ! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans l'arrondissement ", du mme ton dont il aurait dclar qu'il y avait peu de lapins sur les ctes ; et il donna des dtails. Trois familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproch : le marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande ; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant assez isols ; enfin le comte de Fourville, sorte de croque-mitaine qui passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son chteau de la Vrillette, bti sur un tang. 
:Ils avanaient : " Tiens, l-bas, nous pourrons nous asseoir un peu ", dit-elle. Deux vieux arbres taient morts et, profitant du trou fait dans la verdure, une averse de lumire tombait l, chauffait la terre, avait rveill des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait clore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et des digitales pareilles  des fuses. Des papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins dmesurs qui ressemblaient  des squelettes de mouches, mille insectes volants, des btes  bon Dieu roses et tachetes, des btes d'enfer aux reflets verdtres, d'autres noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creus dans l'ombre glace des lourds feuillages. 
:Quand elle fut rentre le soir, dans sa chambre, elle se sentit trangement remue et tellement attendrie que tout lui donnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait  la faon d'un coeur, d'un coeur ami ; qu'elle serait le tmoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif et rgulier ; et elle arrta la mouche dore pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrass n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir cach dans le fond d'un tiroir une vieille poupe d'autrefois ; elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies adores ; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frise du joujou. 
:Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon tait tendu et retenu sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied. Sa longue redingote serre  la taille laissait sortir par l'chancrure sur la poitrine la dentelle de son jabot ; et une cravate fine,  plusieurs tours, le forait  porter haut sa belle tte brune empreinte d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne, stupfaite, le regardait comme si elle ne l'avait point encore vu ; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la tte aux pieds. 
:C'tait fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une dbandade. La croix, entre les mains de l'enfant de choeur, avait perdu sa dignit ; elle filait vite, oscillant de droite  gauche, ou bien penche en avant, prte  tomber sur le nez. Le cur, qui ne priait plus, galopait derrire ; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle pour tre plus tt dshabills, et les matelots, par groupes, se htaient. Une mme pense, qui mettait en leur tte comme une odeur de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond des ventres o elle faisait chanter les boyaux. 
:La grande table tait mise dans la cour sous les pommiers. Soixante personnes y prirent place : marins et paysans. La baronne, au centre, avait  ses cts les deux curs, celui d'Yport et celui des Peuples. Le baron, en face, tait flanqu du maire et de sa femme, maigre campagnarde dj vieille, qui adressait de tous les cts une multitude de petits saluts. Elle avait une figure troite serre dans son grand bonnet normand, une vraie tte de poule  huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours tonn ; et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle et picot son assiette avec son nez. 
:Son pre reprit : " Nous avons remis notre rponse  tantt. " Elle haletait, trangle par l'motion. Au bout d'une minute le baron, qui souriait, ajouta : " Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mre et moi ne sommes pas opposs  ce mariage, sans prtendre cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se proccuper de l'argent. Il n'a plus aucun parent ; si tu l'pousais donc ce serait un fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi, notre fille, qui irait chez des trangers. Le garon nous plat. Te plairait-il...  toi ? " 
:Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considrait comme un tre manqu, tout  fait insignifiant. On la traitait avec une familiarit sans gne qui cachait une sorte de bont mprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gne par ce nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle tait devenue " tante Lison ", une humble parente, proprette, affreusement timide, mme avec sa saur et son beau-frre qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant d'une tendresse indiffrente, d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle. 
:Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous deux, ils se trouvrent face  face, si prs qu'ils sentirent leurs haleines sur leurs visages ; et ils se regardrent. Ils se regardrent d'un de ces regards fixes, aigus, pntrants, o deux mes croient se mler. Ils se cherchrent dans leurs yeux, derrire leurs yeux, dans cet inconnu impntrable de l'tre, ils se sondrent dans une muette et obstine interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre ? Que serait cette vie qu'ils commenaient ensemble ? Que se rservaient-ils l'un  l'autre de joies, de bonheurs ou de dsillusions en ce long tte--tte indissoluble du mariage ? Et il leur sembla,  tous les deux, qu'ils ne s'taient pas encore vus, 
:Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il tait neuf heures environ ; on allait prendre le caf. Au-dehors, sous les pommiers de la premire cour, le bal champtre commenait. Par la fentre ouverte on apercevait toute la fte. Des lumignons pendus aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une clarinette juchs sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entirement parfois la chanson des instruments ; et la frle musique dchire par les voix dchanes semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de quelques notes parpilles. 
:" Mignonne, je vais remplir un rle difficile qui devrait revenir  ta mre ; mais comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystres qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit, irrprochablement pures jusqu' l'heure o nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra soin de leur bonheur. C'est  lui qu'il appartient de lever ce voile jet sur le doux secret de la vie. Mais elles, si aucun soupon ne les a encore effleures, se rvoltent souvent devant la ralit un peu brutale cache derrire les rves. Blesses en leur me, blesses mme en leur corps, elles refusent  l'poux ce que la loi, la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis t'en dire davantage, ma chrie ; mais n'oublie point ceci, que tu appartiens tout entire  ton mari. " 
:Jeanne, dans sa chambre, se laissait dshabiller par Rosalie qui pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne trouvait plus ni les cordons ni les pingles et elle semblait assurment plus mue encore que sa matresse. Mais Jeanne ne songeait gure aux larmes de sa bonne ; il lui semblait qu'elle tait entre dans un autre monde, partie sur une autre terre, spare de tout ce qu'elle avait connu, de tout ce qu'elle avait chri. Tout lui semblait boulevers dans sa vie et dans sa pense ; mme cette ide trange lui vint : " Aimait-elle son mari ? " Voil qu'il lui apparaissait tout  coup comme un tranger qu'elle connaissait  peine. Trois mois auparavant elle ne savait point qu'il existait, et maintenant elle tait sa femme. Pourquoi cela ? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert sous vos pas ? 
:Soudain, vers l'avant,  quelques brasses seulement, un norme poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tte la premire et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit  rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bte n'allait pas reparatre. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mcanique. Puis elle retomba, ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte  leur frre monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient  gauche, revenaient  droite du navire, et tantt ensemble, tantt l'une aprs l'autre, comme dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s'lanaient en l'air par un grand saut qui dcrivait une courbe, puis elles replongeaient  la queue leu leu. 
:Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuade qu'ils allaient rire et chuchoter derrire son dos. Elle en voulait en son coeur  Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs, ces dlicatesses d'instinct ; et elle sentait entre elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la premire fois que deux personnes ne se pntrent jamais jusqu' l'me, jusqu'au fond des penses, qu'elles marchent cte  cte, enlaces parfois, mais non mles, et que l'tre moral de chacun de nous reste ternellement seul par la vie. 
:La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une valle peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait des torrents presque secs ; une apparence de ruisseau remuait encore sous les pierres, comme une bte cache, faisait un glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des ctes taient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit  pied, soit sur son petit cheval, soit  califourchon sur son ne gros comme un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil charg, vieilles armes rouilles, redoutables en leurs mains. 
:C'tait un homme de grande taille, un peu vot, avec l'air morne d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, o toute lgance reste ignore ; et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de franais et d'italien, son plaisir  les recevoir, quand une voix claire l'interrompit ; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille troite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'lana, embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en rptant : " Bonjour, madame, bonjour, monsieur, a va bien ? " 
:Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, prs de l'oreille, comme on confie un doux et intime secret : " C'est pour tuer mon beau-frre. " Et, souriant, elle droula vivement les bandes qui enveloppaient sa chair ronde et blanche, traverse de part en part d'un coup de stylet presque cicatris : " Si je n'avais pas t aussi forte que lui, dit-elle, if m'aurait tue. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connat ; et puis il est malade, vous savez ; et cela lui calme le sang. D'ailleurs, je suis une honnte femme, moi, madame ; mais mon beau-frre croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari ; et il recommencera certainement. Alors, j'aurais un petit pistolet, je serais tranquille, et sre de me venger. " 
:Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras de son pre, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement, comme pour se faire pardonner ; car, malgr ses efforts de coeur pour tre gaie, elle se sentait triste  dfaillir. Elle songeait pourtant  la joie qu'elle s'tait promise en retrouvant ses parents ; et elle s'tonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu'on a beaucoup pens de loin aux gens qu'on aime, et perdu l'habitude de les voir  toute heure, on prouvait, en les retrouvant, une sorte d'arrt d'affection jusqu' ce que les liens de la vie commune fussent renous. 
:Peu  peu, cependant, son regret des contres lointaines s'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de rsignation pareille au revtement de calcaire que certaines eaux dposent sur les objets. Et une sorte d'intrt pour les mille choses insignifiantes de l'existence quotidienne, un souci des simples et mdiocres occupations rgulires renaquit en son coeur. En elle se dveloppait une espce de mlancolie mditante, un vague dsenchantement de vivre. Que lui et-il fallu ? Que dsirait-elle ? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la possdait ; aucune soif de plaisir, aucun lan mme vers les joies possibles ; lesquelles, d'ailleurs ? Ainsi que les vieux fauteuils du salon ternis par le temps, tout se dcolorait doucement  ses yeux, tout s'effaait, prenait une nuance ple et morne. 
:La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec peine, et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne  son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc, disait-elle, tait le petit-fils du jaune ; puis, quand elle aperut Marius, la face ensevelie dans son chapeau  cocarde, dont son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des manches, et les deux jambes enjuponnes dans les basques de sa livre, dont ses pieds, chausss de souliers normes, sortaient trangement par le bas ; et quand elle le vit renverser la tte en arrire pour regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obir aux ordres, perdu tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vtements, elle fut saisie d'un rire invincible, d'un rire sans fin. 
:Au trot ingal des deux btes, la calche longeait les cours des fermes, faisait fuir  grands pas des poules noires effrayes qui plongeaient et disparaissaient dans les haies, tait parfois suivie d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil hriss, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars en sabots crotts,  longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonfle par le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'quipage, et retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats colls au crne. 
:Les cartes entrrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, aprs le djeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant avec du cognac dont il buvait peu  peu six  huit verres, faisait plusieurs parties de bsigue avec sa femme. Elle montait ensuite en sa chambre, s'asseyait prs de la fentre et, pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait obstinment une garniture de jupon. Parfois, fatigue, elle levait les yeux et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, aprs quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage. 
:Elle ne disait rien, afin d'viter les explications, les discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups d'aiguille  chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas et odieux  elle, leve dans une famille o l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu dire  petite mre : " Mais c'est fait pour tre dpens, l'argent. " Julien maintenant rptait : " Tu ne pourras donc jamais t'habituer  ne pas jeter l'argent par les fentres ? " Et chaque fois qu'il avait rogn quelques sous sur un salaire ou sur une note, il prononait, avec un sourire, en glissant la monnaie dans sa poche : " Les petits ruisseaux font les grandes rivires. " 
:Elle demeura saisie, comme frappe d'un coup, et il lui sembla tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, n'coutant pas mme ce qu'on disait, s'enfonant en sa pense. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en veil par cette ide nouvelle et singulire qu'un enfant vivait l, dans son ventre ; et triste, peine qu'il ft le fils de Julien ; inquite, craignant qu'il ne ressemblt  son pre. Au jour venu, elle fit appeler le baron. " Petit pre, ma rsolution est bien prise ; je veux tout savoir, surtout maintenant ; tu entends, je veux ; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la situation o je suis. coute bien. Tu vas aller chercher M. le cur. J'ai besoin de lui pour empcher Rosalie de mentir ; puis, ds qu'il sera venu, tu la feras monter et tu resteras l avec petite mre. Surtout veille  ce que Julien n'ait pas de soupons. " 
:Une heure plus tard, le prtre entrait, engraiss encore, soufflant autant que petite mre. Il s'assit prs d'elle dans un fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes ; et il commena par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir  carreaux sur son front : " Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons pas ; m'est avis que nous faisons la paire. " Puis, se tournant vers le lit de la malade : " H ! h ! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous aurions bientt un nouveau baptme ? Ah ! ah ! ah ! pas d'une barque cette fois. " Et il ajouta d'un ton grave : 
:Ds qu'il fut revenu, plus ple que sa fille, le cur reprit la parole : " Que voulez-vous ? elles sont toutes comme a dans le pays. C'est une dsolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans tre enceintes, jamais, madame. " Et il ajouta souriant : " On dirait une coutume locale. " Puis d'un ton indign : " Jusqu'aux enfants qui s'en mlent ! N'ai-je pas trouv l'an dernier, dans le cimetire, deux petits du catchisme, le garon et la fille ! J'ai prvenu les parents ! Savez-vous ce qu'ils m'ont rpondu ? " Qu'voulez-vous, monsieur l'cur, c'est pas nous qui leur avons appris ces salets-l, j'y pouvons rien. " 
:Mais le prtre, qui absorbait lentement une prise de tabac  ct de la baronne en larmes, et qui cherchait  accomplir son ministre d'apaisement, reprit : " Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidles ? " Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse : " Tenez, je parie que vous-mme, vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai ? " Le baron s'tait arrt, saisi, en face du prtre qui continua : " Eh ! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait mme si vous n'avez jamais tt d'une petite bobonne comme celle-l. Je vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas t moins heureuse ni moins aime, n'est-ce pas ? " 
:" Quoi ? qu'y a-t-il ? " Le baron, si violent tout  l'heure, n'osait rien dire, craignant l'argument du cur et son propre exemple invoqu par son gendre. Petite mre larmoyait plus fort ; mais Jeanne s'tait souleve sur ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia : " Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour o vous tes entr dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est  vous comme... comme... le mien... ils seront frres... " Et, une surabondance de douleur lui tant venue  cette pense, elle s'affaissa dans ses draps et pleura frntiquement. 
:Jeanne, tonne, descendit. Une jeune femme ple, jolie, avec une figure douloureuse, des yeux exalts, et des cheveux d'un blond mat comme s'ils n'avaient jamais t caresss d'un rayon de soleil, prsenta tranquillement son mari, une sorte de gant, de croque-mitaine  grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta : " Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous tes souffrante ; et nous n'avons pas voulu tarder davantage  venir vous voir en voisins, sans crmonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous sommes  cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de recevoir la visite de Mme votre mre et du baron. " 
:La chambre tait pleine de monde. Petite mre suffoquait, affaisse dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous cts, apportait des objets, consultait le mdecin, perdait la tte. Julien marchait de long en large, la mine affaire, mais l'esprit calme ; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage de femme d'exprience que rien n'tonne. Garde-malade, sage-femme et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la premire eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis coutant avec la mme quitude la dernire parole, le dernier rle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernire toilette, pongeant avec du vinaigre leur corps us, l'enveloppant du dernier drap, elle s'tait fait une indiffrence inbranlable  tous les accidents de la naissance ou de la mort. 
:Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait dtacher son oeil de Julien ; et une autre douleur, une douleur de l'me l'treignait en se rappelant ce jour o sa bonne tait tombe aux pieds de ce mme lit avec son enfant entre les jambes, le frre du petit tre qui lui dchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mmoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari, devant cette fille tendue ; et maintenant elle lisait en lui, comme si ses penses eussent t crites dans ses mouvements, elle lisait le mme ennui, la mme indiffrence que pour l'autre, le mme insouci d'homme goste, que la paternit irrite. 
:Julien expliquait  Jeanne toutes les parties du btiment, en habitu qui le connat  fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa beaut : " Regarde-moi ce portail ! Est-ce grandiose une habitation comme a, hein ! Toute l'autre faade est dans l'tang, avec un perron royal qui descend jusqu' l'eau, et quatre barques sont amarres au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse. L-bas  droite, l o tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'tang ; c'est l que commence la rivire qui va jusqu' Fcamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser l-dedans. Voil une vraie rsidence seigneuriale. " 
:L'aprs-midi fut charmant. On alla visiter les sources d'abord. Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin toujours remu comme de l'eau bouillante ; puis on fit un tour en barque  travers de vrais chemins taills dans une fort de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens, qui flairaient, le nez au vent, ramait ; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque et la lanait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle jouissait de la fracheur glace qui lui courait des doigts au coeur. Tout  l'arrire du bateau, Julien et la comtesse enveloppe de chles souriaient de cet ternel sourire continuel des gens heureux  qui le bonheur ne laisse rien  dsirer. 
:Huit jours aprs, ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient pour la premire famille noble de la province. Leur domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le chteau neuf bti sous Louis XIV tait cach dans un parc magnifique entour de murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien chteau. Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une pice imposante. Tout au milieu, une espce de colonne supportant une coupe immense de la manufacture de Svres, et dans le socle une lettre autographe du roi, dfendue par une plaque de cristal, invitait le marquis Lopold-Herv-Joseph-Germer de Varneville, de Rollebosc de Coutelier,  recevoir ce don du souverain. 
:Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une pousse de tout son corps ; et il le lana d'une telle allure, l'excitant, l'entranant, l'affolant avec la voix, le geste et l'peron, que l'norme cavalier semblait porter la lourde bte entre ses cuisses et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux ; Jeanne voyait l-bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer, disparatre, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et s'vanouir  l'horizon. 
:Elle ne riait plus gure, souriait seulement aux choses qui l'auraient secoue tout entire l'anne prcdente. Mais comme ses yeux taient demeurs excellents, elle passait des jours  relire Corinne ou les Mditations de Lamartine ; puis elle demandait qu'on lui apportt le tiroir " aux souvenirs ". Alors, ayant vid sur ses genoux les vieilles lettres douces  son coeur, elle posait le tiroir sur une chaise  ct d'elle et remettait dedans, une  une, ses " reliques ", aprs avoir lentement revu chacune. Et quand elle tait seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on baise secrtement les cheveux des morts qu'on aima. 
:Jeanne, un aprs-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les champs. Elle regardait tantt son fils, tantt l'herbe crible de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une flicit sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait passionnment contre elle ; puis, frle par quelque savoureuse odeur de campagne, elle se sentait dfaillante, anantie dans un bien-tre infini. Puis elle rva d'avenir pour lui. Que serait-il ? Tantt elle le voulait grand homme, renomm, puissant. Tantt elle le prfrait humble et restant prs d'elle, dvou, tendre, les bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son coeur goste de mre, elle dsirait qu'il restt son fils, rien que son fils ; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionne, elle ambitionnait qu'il devnt quelqu'un par le monde. 
:Lorsque la porte s'ouvrit et que le mdecin parut il lui sembla voir entrer le salut, la consolation, l'esprance ; et elle s'lana vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident : " Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien... trs bien mme... elle avait mang un bouillon et deux oeufs au djeuner... elle est tombe tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remu... nous avons essay de tout pour la ranimer... de tout... " Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au mdecin pour signifier que c'tait fini, bien fini. Alors, se refusant  comprendre, elle interrogea anxieusement, rptant : " Est-ce grave ? croyez-vous que ce soit grave ? " 
:D'autres souvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie -- Rosalie, Gilberte -- les amres dsillusions de son coeur. Tout n'tait donc que misre, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. O trouver un peu de repos et de joie ? Dans une autre existence sans doute. Quand l'me tait dlivre de l'preuve de la terre. L'me ! Elle se mit  rver sur cet insondable mystre, se jetant brusquement en des convictions potiques que d'autres hypothses non moins vagues renversaient immdiatement. O donc tait, maintenant, l'me de sa mre ? l'me de ce corps immobile et glac ? Trs loin peut-tre. Quelque part dans l'espace ? Mais o ? vapore comme un invisible oiseau chapp de sa cage ? 
:Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans une maison qui semble vide par l'absence de l'tre familier disparu pour toujours, ces jours cribls de souffrance  chaque rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte. D'instant en instant, un souvenir vous tombe sur le coeur et le meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle reste dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point serr ! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses tranant : ses ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont uss par ses doigts alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits. 
:Le petit prtre rpondit d'un ton cassant : " Nous verrons bien. " Et le vieux cur sourit en humant sa prise : " L'ge vous calmera, l'abb, et l'exprience aussi ; vous loignerez de l'glise vos derniers fidles ; et voil tout. Dans ce pays-ci, on est croyant, mais tte de chien : prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prne une fille qui me parat un peu grasse, je me dis : "C'est un paroissien de plus qu'elle m'amne " ; -- et je tche de la marier. Vous ne les empcherez pas de fauter, voyez-vous ; mais vous pouvez aller trouver le garon et l'empcher d'abandonner la mre. Mariez-les, l'abb, mariez-les, ne vous occupez pas d'autre chose. " 
:Mais peu  peu elle prit l'habitude de l'glise et subit l'influence de ce frle abb intgre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de posie religieuse que toutes les femmes ont dans l'me. Son austrit intraitable, son mpris du monde et des sensualits, son dgot des proccupations humaines, son amour de Dieu, son inexprience juvnile et sauvage, sa parole dure, sa volont inflexible donnaient  Jeanne l'impression de ce que devaient tre les martyrs ; et elle se laissait sduire, elle, cette souffrante dj dsabuse, par le fanatisme rigide de cet enfant, ministre du Ciel. 
:Il tait, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri ds qu'il voyait deux animaux s'unir,  genoux devant une espce de Dieu panthiste et hriss devant la conception catholique d'un Dieu  intentions bourgeoises,  colres jsuitiques et  vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la cration entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la cration vie, lumire, terre, pense, plante, roche, homme, air, bte, toile, Dieu, insecte en mme temps, crant parce qu'elle est cration, plus forte qu'une volont, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes  travers l'espace infini, suivant les ncessits du hasard et le voisinage des soleils chauffant les mondes. 
:Ils arrivaient alors auprs du groupe des enfants ; et le cur s'approcha pour voir ce qui les intressait ainsi. C'tait la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient dj autour de la mre qui les lchait avec tendresse, tendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment o le prtre se penchait, la bte crispe s'allongea et un sixime petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent  crier en battant des mains : " En v'l encore un, en v'l encore un ! " C'tait un jeu pour eux, un jeu naturel o rien d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regard tomber des pommes. 
:L'abb Tolbiac demeura d'abord stupfait, puis, saisi d'une fureur irrsistible, il leva son grand parapluie et se mit  frapper dans le tas des enfants sur les ttes, de toute sa force. Les galopins effars s'enfuirent  toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gsine qui s'efforait de se lever. Mais il ne la laissa pas mme se dresser sur ses pattes, et, la tte perdue, il commena  l'assommer  tour de bras. Enchane, elle ne pouvait s'enfuir, et gmissait affreusement en se dbattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la pitinant avec frnsie, la pilant, l'crasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la pression ; et il acheva, d'un talon forcen, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-ns piaulants, aveugles et lourds, cherchant dj les mamelles. 
:Voil que maintenant son me tait pntre par des souvenirs attendris, doux et mlancoliques, des courtes joies d'amour que lui avait autrefois donnes son mari. Elle tressaillait  tout moment  des rveils inattendus de sa mmoire ; et elle le revoyait tel qu'il avait t en ces jours de fianailles, et tel aussi qu'elle l'avait chri en ses seules heures de passion closes sous le grand soleil de la Corse. Tous les dfauts diminuaient, toutes les durets disparaissaient, les infidlits elles-mmes s'attnuaient maintenant dans l'loignement grandissant du tombeau ferm. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait les souffrances passes pour ne songer qu'aux moments heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois poudrrent d'oubli, comme d'une poussire accumule, toutes ses rminiscences et ses douleurs ; et elle se donna tout entire  son fils. 
:Il devint l'idole, l'unique pense des trois tres runis autour de lui ; et il rgnait en despote. Une sorte de jalousie se dclara mme entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement les grands baisers donns au baron aprs les sances de cheval sur un genou. Et tante Lison nglige par lui comme elle l'avait toujours t par tout le monde, traite parfois en bonne par ce matre qui ne parlait gure encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses mendies par elle et obtenues  peine aux treintes qu'il gardait pour sa mre et pour son grand-pre. 
:Paul un matin le remarqua, et se mit  crier pour aller l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fte  l'enfant qui beugla quand on voulut les sparer. Alors Massacre fut lch et install dans la maison. Il devint l'insparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se roulaient ensemble, dormaient cte  cte sur le tapis. Puis bientt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus  le quitter. Jeanne se dsolait parfois  cause des puces ; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si grosse part de l'affection du petit, de l'affection vole par cette bte, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant dsire. 
:Son glise d'ailleurs tait dserte ; et, quand il allait le long des champs o les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne s'arrtaient pas pour lui parler, ne se dtournaient point pour le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chass le dmon d'une femme possde. Il connaissait, disait-on, des paroles mystrieuses pour carter les sorts, qui n'taient, selon lui, que des espces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus. 
:L'enfant prenait dix ans ; sa mre semblait en avoir quarante. Il tait fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait pas grand-chose. Les leons l'ennuyant, il les interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitt arrivait, disant : " Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il est si jeune. " Pour elle, il avait toujours six mois ou un an. C'est  peine si elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme ; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombt, qu'il n'et froid, qu'il n'et chaud en s'agitant, qu'il ne manget trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance. 
:Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien authentique, et par sa fortune considrable, comme une sorte de reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait en libert, se montrait gracieuse ou cassante, selon les occasions, admonestait, redressait, flicitait  tout propos. Jeanne donc s'tant prsente chez elle, cette dame, aprs quelques paroles glaciales, pronona d'un ton sec : " La socit se divise en deux classes : les gens qui croient en Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, mme les plus humbles, sont nos amis, nos gaux ; les autres ne sont rien pour nous. " 
:Le plus grand souci du jeune homme tait la production des salades. Il dirigeait quatre grands carrs du potager o il levait avec un soin extrme Laitues, Romaines, Chicores, Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espces connues de ces feuilles comestibles. Il bchait, arrosait, sarclait, repiquait, aid de ses deux mres qu'il faisait travailler comme des femmes de journe. On les voyait pendant des heures entires  genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains occupes  introduire la racine des jeunes plantes en des trous qu'elles creusaient d'un seul doigt piqu d'aplomb dans la terre. 
:On avait dj choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa place en classe. Jeanne, aide de tante Lison, passa tout le jour  ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apport, elle alla trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'conome fut appel ; il reprsenta que tant de linges et d'effets ne feraient que gner sans servir jamais ; et il refusa, au nom du rglement, de cder une autre commode. La mre dsole se rsolut alors  louer une chambre dans un petit htel voisin en recommandant  l'htelier d'aller lui-mme porter  Poulet tout ce dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant. 
:Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'tait vrai, peut-tre, ce que disait ce prtre. Et toutes les incertitudes religieuses se mirent  dchirer sa conscience. Dieu pouvait-il tre vindicatif et jaloux comme les hommes ? mais s'il ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour se faire mieux connatre  nous, sans doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lche, qui pousse aux glises les hsitants, les troubls, entrant en elle, elle courut furtivement, un soir,  la nuit tombante, jusqu'au presbytre, et, s'agenouillant aux pieds du maigre abb, sollicita l'absolution. 
:Une douleur subite et pouvantable traversa le coeur de Jeanne ; et tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette matresse qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine de mre jalouse. Jusqu'alors toute sa pense avait t pour Paul.  peine songeait-elle qu'une drlesse tait la cause de ses garements. Mais soudain cette rflexion du baron avait voqu cette rivale, lui avait rvl sa puissance fatale ; et elle sentit qu'entre cette femme et elle une lutte commenait, acharne, et elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre. 
:Ils envoyrent les quinze mille francs et ne reurent plus de nouvelles pendant cinq mois. Puis un homme d'affaires se prsenta pour rgler les dtails de la succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant mme l'usufruit qui revenait  la mre. Et, rentr  Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il crivit alors quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de froides protestations de tendresse : " Je travaille, affirmait-il ; j'ai trouv une position  la Bourse. J'espre aller vous embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents. " 
:Et Rosalie, hsitant dans la crainte de rveiller quelque souvenir trop douloureux, bgayait : " Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop  me plaindre, j'ai t plus heureuse que vous... pour sr. Il n'y a qu'une chose qui m'a toujours gt le coeur, c'est de ne pas tre reste ici... " Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touch  cela sans y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur : " Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas ? " Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua : " As-tu d'autres... d'autres enfants ? 
:Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit  parler d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus dtails chers aux gens de campagne, dcrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes dj qui lui rappelaient de bons moments passs, haussant le ton peu  peu en fermire habitue  commander. Elle finit par dclarer : " Oh ! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien. " Puis elle se troubla encore et reprit plus bas : " C'est  vous que je dois a tout de mme : aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah ! mais non. Ah ! mais non ! Et puis, si vous n' voulez point, je m'en vas. " 
:Elle demeura saisie d'tonnement ; c'tait un fouillis d'objets de toute nature, les uns briss, les autres salis seulement, les autres monts l on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils avaient t remplacs. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et disparus tout  coup sans qu'elle y et song, des riens qu'elle avait manis, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient tran quinze ans  ct d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout  coup, retrouvs l, dans ce grenier,  ct d'autres plus anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de son arrive, prenaient une importance soudaine de tmoins oublis, d'amis retrouvs. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on a frquents longtemps sans qu'ils se soient jamais rvls et qui soudain, un soir,  propos de rien, se mettent  bavarder sans fin,  raconter toute leur me qu'on ne souponnait pas. 
:" Le dsintressement et l'affection de celle qui a t ma compagne dans les vilains jours que je traverse, demeurent sans limites  mon gard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans reconnatre publiquement son amour et son dvouement si fidles. Elle a du reste de trs bonnes manires que tu pourras apprcier. Et elle est trs instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas l'ide de ce qu'elle a toujours t pour moi. Je serais une brute, si je ne lui tmoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander l'autorisation de l'pouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison. 
:Elle mangea tristement  la lueur d'une bougie, songeant  mille choses, se rappelant son passage en cette mme ville au retour de son voyage de noces, les premiers signes du caractre de Julien, apparus lors de ce sjour  Paris. Mais elle tait jeune alors, et confiante et vaillante. Maintenant, elle se sentait vieille, embarrasse, craintive mme, faible et trouble pour un rien. Quand elle eut fini son repas, elle se mit  la fentre et regarda la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha ; et souffla sa lumire. 
:Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du voyage la tenaient veille. Les heures s'coulaient. Les rumeurs du dehors s'apaisaient peu  peu sans qu'elle pt dormir, nerve par ce demi-repos des grandes villes. Elle tait habitue  ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les btes et les plantes ; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une agitation mystrieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent gliss dans les murs de l'htel. Parfois un plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait. 
:Elle descendit au salon. Il tait sombre derrire ses volets ferms et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer ; puis, son regard s'habituant  l'obscurit, elle reconnut peu  peu les hautes tapisseries o se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils taient rests devant la chemine comme si on venait de les quitter ; et l'odeur mme de la pice, une odeur qu'elle avait toujours garde, comme les tres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, douce senteur indcise des vieux appartements, pntrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mmoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine du pass, et les yeux fixs sur les deux siges. Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son ide fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son pre et sa mre chauffant leurs pieds au feu. 
:" Ma chre maman, je ne t'ai pas crit plus tt parce que je ne voulais pas te faire faire  Paris un voyage inutile, devant moi-mme aller te voir incessamment. Je suis  l'heure prsente sous le coup d'un grand malheur et dans une grande difficult. Ma femme est mourante aprs avoir accouch d'une petite fille, voici trois jours ; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que ma concierge lve au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger ? Je ne sais absolument que faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Rponds poste pour poste. 
:Elle restait debout sur le quai, l'oeil tendu sur la ligne droite des rails qui fuyaient en se rapprochant l-bas, au bout de l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. -- Encore dix minutes. -- Encore cinq minutes. -- Encore deux minutes. -- Voici l'heure. -- Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout  coup, elle aperut une tache blanche, une fume, puis au-dessous un point noir qui grandit, accourant  toute vitesse. La grosse machine enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne qui guettait avidement les portires. Plusieurs s'ouvrirent ; des gens descendaient, des paysans en blouse, des fermires avec des paniers, des petits-bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperut Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge. 
