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:Donc, l'Allemagne, tant un autre pays que la France, a d'autres habitudes qu'elle.  En France, le premier jour de l'an est le jour des trennes, ce qui fait que beaucoup de gens dsiraient fort que l'anne comment toujours par le 2 janvier.  Mais, en Allemagne, le jour des trennes est le 24 dcembre, c'est--dire la veille de la Nol.  Il y a plus, les trennes se donnent, de l'autre ct du Rhin, d'une faon toute particulire : on plante dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table, et  toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut donner aux enfants ; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on le met sur la table ; puis on dit aux enfants que c'est le bon petit Jsus qui leur envoie leur part des prsents qu'il  reus des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jsus que nous viennent tous les biens de ce monde.
:Il y a plus : sur la prire de la petite Marie, qui voyait avec peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation trs-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer avait consenti  descendre des hauteurs de sa science pour fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui, au mtier qu'il avait fait depuis trois ans, tait devenu trs-frileux, se chauffait en vritable rentier le museau et les pattes, sans avoir autre chose  faire que de regarder son successeur, qui, une fois remont, en avait pour une heure faire sa besogne gastronomique sans qu'on et  s'occuper seulement de lui.
:-- Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prtexte que les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre, on nous les reprend aussitt qu'il nous les a donns, et qu'on les enferme tout au haut de la grande armoire vitre o papa seul peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait, continua Fritz, que j'aime autant et mme mieux les joujoux que nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer au moins jusqu' ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux que nous apporte le parrain Drosselmayer.
:-- Voyons, dit vivement Marie pour empcher Fritz de rpondre quelque impertinence  la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce que nous donneront nos parents.  Moi, j'ai confi  maman, mais la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Ros, ma poupe, devenait de plus en plus maladroite, malgr les sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupe qu' se laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais sans laisser des traces trs dsagrables sur son visage ; de sorte qu'il n'y a plus  penser  la conduire dans le monde, tant sa figure jure maintenant avec ses robes.
:Sur ces entrefaites, la nuit tant arrive tout  fait, de sorte que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se tenaient toujours plus rapprochs l'un de l'autre, il leur semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une musique douce et mlodieuse comme celle d'un orgue qui et chant, sous les sombres arceaux d'une cathdrale, la nativit de Notre-Seigneur.  Au mme instant, une vive lueur passa sur la muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'tait l'enfant Jsus qui, aprs avoir dpos leurs joujoux dans le salon, s'envolait sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la mme impatience qu'eux.
:Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux dtails, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux de toute espce, que Marie trouva une poupe double de grandeur de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie suspendue  une patre, de manire qu'elle en pt faire le tour, et que Fritz dcouvrit, rang sur la table, un escadron de hussards vtus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et monts sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la mme table tait attach le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses curies ; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitt le brillant Bucphale qui lui tait offert tout sell et tout brid, et, aprs lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre fois le tour de l'arbre de Nol, dclara-t-il, en remettant pied  terre, que, quoique ce ft un animal trs sauvage et on ne peut plus rtif, il se faisait fort de le dompter de telle faon qu'avant un mois il serait doux comme un agneau.
:En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort merveille en entrant, qu'elle avait demand s'il lui serait permis de la mettre ; mais Marie, malgr sa politesse ordinaire, ne rpondit pas  mademoiselle Trudchen, tant elle tait proccupe d'un nouveau personnage qu'elle venait de dcouvrir parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le hros principal de cette trs-vridique histoire, dont mademoiselle Trudchen, Marie, Fritz, le prsident, la prsidente et mme le parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.
:En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz avait dmasqu, appuy mlancoliquement au tronc de l'arbre de Nol, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de convenance, attendait que son tour vint d'tre vu.  Il y aurait bien eu quelque chose  dire sur la taille de ce petit bonhomme, auquel nous sommes peut-tre trop press de donner l'pithte de charmant ; car, outre que son buste, trop long et trop dvelopp, ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes grles, il avait la tte d'une grosseur si dmesure, qu'elle sortait de toutes les proportions indiques non seulement par la nature, mais encore par les matres de dessin, qui en savent l-dessus bien plus que la nature.
:On conoit que toutes ces rflexions de Marie ne s'taient pas faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait pris en amiti ds la premire vue ; or, plus elle l'examinait, plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bont dans sa physionomie.  Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait faire d'autre reproche que d'tre un peu trop  fleur de tte, n'exprimaient que la srnit et la bienveillance.  La barbe de coton blanc fris, qui s'tendait sur tout son menton, lui allait particulirement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-tre, mais rouge et brillante.  Aussi, aprs l'avoir considr avec une affection croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher :
:Et, en disant cela, le prsident l'enleva avec prcaution de la place o il tait pos, et, soulevant son troit manteau de bois, il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa bouche, qui, en s'ouvrant, dcouvrit deux rangs de dents blanches et pointues.  Alors Marie, sur l'invitation de son pre, y fourra une noisette ; et, knac !  knac !  le petit bonhomme cassa la noisette avec tant d'adresse, que la coquille brise tomba en mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de Marie.  La petite fille alors comprit que le coquet petit bonhomme tait un descendant de cette race antique et vnre des casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et qu'il continuait  exercer l'honorable et philanthropique profession de ses anctres : et Marie, enchante d'avoir fait cette dcouverte, se prit  sauter de joie.  Sur quoi, le prsident lui dit :
:-- Je bats mes chevaux quand ils sont rtifs, rpondit Fritz de son air le plus fanfaron ; et, quant au soldat que j'ai fait fusiller l'autre jour, c'tait un misrable vagabond dont je n'avais pu rien faire depuis un an qu'il tait  mon service, et qui avait fini un beau matin par dserter avec armes et bagages, ce qui, dans tous les pays du monde, entrane la peine de mort. D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne regardent pas les femmes.  Je ne t'empche pas de fouetter tes poupes, ne m'empche donc pas de battre mes chevaux et de faire fusiller mes militaires.  Maintenant je veux le casse-noisette.
:Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban blanc dtach de sa robe de soie.  De son ct, le petit bonhomme, trs-ple et trs-effray d'abord, paraissait confiant dans la bont de sa protectrice, et se rassurait peu  peu, en se sentant tout doucement berc par elle.  Alors Marie s'aperut que le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla mme que l'oeil unique du conseiller de mdecine avait pris une expression de malice et de mchancet qu'elle n'avait pas l'habitude de lui voir.  Cela fit qu'elle voulut s'loigner de lui.
:Marie demandait cette grce d'une voix si suppliante, d'ailleurs c'tait une enfant  la fois si obissante et si sage, que sa mre ne vit aucun inconvnient  lui accorder ce qu'elle dsirait ; cependant, comme mademoiselle Trudchen tait dj remonte pour prparer le coucher de la petite fille, de peur que celle-ci, dans la proccupation que lui inspirait la vue de ses nouveaux joujoux, n'oublit de souffler les bougies, la prsidente s'acquitta elle-mme de ce soin, ne laissant brler que la lampe du plafond, laquelle rpandait dans la chambre une douce et ple lumire, et se retira  son tour en disant :
:-- Ah !  cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en colre, je t'en prie, de ce que mon frre Fritz t'a fait tant de mal ; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sr ; seulement, ses manires sont devenues un peu rudes, et son coeur s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat.  C'est, du reste, un fort bon garon, je puis te l'assurer, et je suis convaincue que, lorsque tu le connatras davantage, tu lui pardonneras.  D'ailleurs, par compensation du mal que mon frre t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement, que, d'ici  quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien portant.  Quant  te replacer les dents et  te rattacher le menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend trs bien  ces sortes de choses.
:Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le saisissant par son petit bras, elle le fora de se relever ; puis, dtachant avec vivacit sa ceinture tout tincelante de paillettes, elle en fit une charpe qu'elle voulut passer au cou du jeune hros ; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en s'inclinant en tmoignage de sa reconnaissance pour une si grande faveur, il dtacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait pans, le porta  ses lvres, et, s'en tant ceint le corps, lger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit sabre du rayon o il tait sur le plancher.  Aussitt les couics et les piaulements recommencrent plus froces que jamais, et le roi des souris, comme pour rpondre au dfi de casse-noisette, sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps d'arme, tandis qu' droite et  gauche, les deux ailes commenaient  dborder les fauteuils o elles s'taient retranches.
:Cependant le roi des souris avait compris que c'tait une arme tout entire  laquelle il allait avoir affaire.  En effet, au centre tait Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique ; gauche, le rgiment de hussards qui n'attendait que le moment de charger ;  droite, une infanterie formidable ; tandis que, sur un tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de s'tablir une batterie de dix pices de canon ; en outre, une puissante rserve, compose de bonshommes de pain d'pice et de chevaliers en sucre de toutes couleurs, tait demeure dans l'armoire et commenait  s'agiter  son tour.  Mais il tait trop avanc pour reculer ; il donna le signal par un  couc  qui fut rpt en choeur par toute son arme.
:Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal pour Casse-Noisette : il venait d'tre abandonn du peu d'amis qui lui taient rests fidles.  Les dbris de l'escadron de hussards s'taient rfugis dans l'armoire ; les soldats de plomb taient entirement tombs an pouvoir de l'ennemi ; il y avait longtemps que les artilleurs taient trpasss ; la garde civique tait morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas. Casse-Noisette tait accol contre le rebord de l'armoire, qu'il tentait en vain d'escalader : il lui et fallu pour cela l'aide de mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux avaient pris le parti de s'vanouir.  Casse-Noisette fit un dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie du dsespoir :
:Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants, c'est qu'il n'y avait dans cette rponse aucune flatterie ; car, effectivement, depuis la cration du monde, il n'tait pas n un plus bel enfant que la princesse Pirlipate.  Sa petite figure semblait tissue de dlicats flocons de soie, roses comme les roses, et blancs comme les lis.  Ses yeux taient du plus tincelant azur, et rien n'tait plus charmant que de voir les fils d'or de sa chevelure se runir en boucles mignonnes, brillantes et frises sur ses paules, blanches comme l'albtre. Ajoutez  cela que Pirlipate avait apport, en venant au monde, deux ranges de petites dents, ou plutt de vritables perles, avec lesquelles, deux heures aprs sa naissance, elle mordit si vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue basse, avait voulu la regarder de trop prs, que, quoiqu'il appartnt  l'cole des stoques, il s'cria, disent les uns :
:Tout le monde tait donc heureux dans ce royaume favoris des cieux.  La reine seule tait extrmement inquite et trouble, sans que personne st pourquoi.  Mais ce qui frappa surtout les esprits, c'est le soin avec lequel cette mre craintive faisait garder le berceau de son enfant.  En effet, toutes les portes taient non-seulement occupes par les trabans de la garde, mais encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours prs de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits. Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degr la curiosit, ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de ces six gardiennes tait oblige de tenir un chat sur ses genoux, et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cesst point de ruminer.
:La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire.  En effet, Sa Majest entendait tout simplement, par ces paroles insidieuses, qu'elle et  se livrer, comme elle l'avait fait maintes fois,  la trs utile occupation de confectionner de ses mains royales la plus grande quantit possible de saucisses, d'andouilles et de boudins.  Elle sourit donc  cette proposition de son mari ; car, quoique exerant fort honorablement la profession de reine, elle tait moins sensible aux compliments qu'on lui faisait sur la dignit avec laquelle elle portait le sceptre et la couronne, que sur l'habilet avec laquelle elle faisait un pouding ou confectionnait un baba.  Elle se contenta donc de faire une gracieuse rvrence  son poux, en lui disant qu'elle tait sa servante pour lui faire du boudin, comme pour toute autre chose.
:Aussitt le grand trsorier dut livrer aux cuisines royales le chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles d'argent destins  faire le boudin et les saucisses.  On alluma un immense feu de bois de sandal.  La reine mit son tablier de cuisine de damas blanc, et bientt les plus doux parfums s'chapprent du chaudron.  Cette dlicieuse odeur se rpandit aussitt dans les corridors, pntra rapidement dans toutes les chambres, et parvint enfin jusqu' la salle du trne, o le roi tenait son conseil.  Le roi tait un gourmet ; aussi cette odeur lui fit-elle une vive impression de plaisir.  Cependant, comme c'tait un prince grave et qui avait la rputation d'tre matre de lui, il rsista quelque temps au sentiment d'attraction qui le poussait vers la cuisine ; mais enfin, quel que ft son empire sur ses passions, il lui fallut cder au ravissement inexprimable qu'il prouvait.
:Une demi-heure aprs cet vnement, le canon retentit, les clairons et les trompettes sonnrent, et l'on vit arriver tous les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs hrditaires et tous les prtendants qui taient dans le pays, vtus de leurs plus magnifiques habits ; les uns trans dans des carrosses de cristal, les autres monts sur leurs chevaux de parade.  Le roi les attendait sur le perron du palais, et les reut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse cordialit ; puis, les ayant conduits dans la salle  manger, il s'assit au haut bout en sa qualit de seigneur suzerain, ayant la couronne sur la tte et le sceptre  la main, invitant les autres monarques  prendre chacun la place que lui assignait son rang parmi les ttes couronnes, les princes royaux, les ducs hrditaires ou les prtendants.
:Alors il envoya une de ses meilleures voitures, prcde d'un courrier pour faire plus grande diligence,  un trs-habile mcanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui s'appelait Christian-lias Drosselmayer, invitant le susdit mcanicien  le venir trouver  l'instant mme dans son palais, pour affaire urgente.  Christian-lias Drosselmayer obit aussitt ; car c'tait un homme vritablement artiste, qui ne doutait pas qu'un roi aussi renomm ne l'envoyt chercher pour lui confectionner quelque chef-d'oeuvre.  Et, tant mont en voiture, il courut jour et nuit jusqu' ce qu'il ft en prsence du roi.  Il s'tait mme tellement press, qu'il n'avait pas eu le temps de se mettre un habit, et qu'il tait venu avec la redingote jaune qu'il portait habituellement.  Mais, au lieu de se fcher de cet oubli de l'tiquette, le roi lui en sut gr ; car, s'il avait commis une faute, l'illustre mcanicien l'avait commise pour obir sans retard aux commandements de Sa Majest.
:Dame Sourionne tait infiniment trop sage et trop pntrante, pour ne pas dcouvrir du premier coup d'oeil la ruse de matre Drosselmayer.  Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et ses cousins, pour les prvenir du guet-apens qu'on tramait contre eux.  Mais, aprs avoir eu l'air de l'couter  cause du respect qu'ils devaient  son rang et de la condescendance que commandait son ge, ils se retirrent en riant de ses terreurs, et, attirs par l'odeur du lard rti, plus forte que toutes les reprsentations qu'on leur pouvait faire, ils se rsolurent profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils sussent d'o.
:Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes enfants, o l'on se rveille tout endormi, un soir, malgr tous les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux surgardiennes intimes qui taient assises au chevet de la princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles progressivement.  Or, comme chacune absorbait ses propres sensations en elle-mme, se gardant bien de les confier  ses compagnes, dans l'esprance que celles-ci ne s'apercevraient pas de son manque de vigilance, et veilleraient  sa place tandis qu'elle dormirait, il en rsulta que les yeux se fermrent successivement, que les mains qui grattaient les matous s'arrtrent  leur tour, et que les matous, n'tant plus gratts, profitrent de la circonstance pour s'assoupir.
:A cet effet, il dmonta fort adroitement d'abord la tte, puis, les uns aprs les autres, tous les membres de la princesse Pirlipate, dtacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore la construction intrieure.  Mais, hlas !  plus il pntra dans le mystre de l'organisation pirlipatine, mieux il dcouvrit que plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et difforme ; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate, et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller, prs du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter jusqu' ce qu'elle et repris sa premire forme,  une profonde mlancolie.
:Matre Drosselmayer, qui ne pouvait gurir la princesse, non point par enttement, mais par impuissance, se mit  pleurer amrement, regardant, avec ses yeux noys de larmes, la princesse Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si elle et t la plus jolie fille de la terre.  Alors,  cette vue attendrissante, le mcanicien fut, pour la premire fois, frapp du got particulier que la princesse avait, depuis sa naissance, manifest pour les noisettes, et de la singulire circonstance qui l'avait fait natre avec des dents.  En effet, aussitt sa transformation, elle s'tait mise  crier, et elle avait continu de se livrer  cet exercice jusqu'au moment o, trouvant une aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et s'endormit tranquillement.  Depuis ce temps-l, les deux surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitt qu'elle faisait la grimace.
:Drosselmayer et l'astronome avaient travaill sans relche, durant trois jours et trois nuits,  claircir toute cette mystrieuse affaire.  On en tait prcisment au samedi soir, et le roi achevait son dner et entamait mme le dessert, lorsque le mcanicien, qui devait tre dcapit le lendemain au point du jour, entra dans la salle  manger royale, plein de joie et d'allgresse, annonant qu'il avait enfin trouv le moyen de rendre  la princesse Pirlipate sa beaut perdue.   cette nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la plus touchante, et demanda quel tait ce moyen.
:-- Je le savais bien, matre Drosselmayer, s'cria le roi, que tout ce que vous en faisiez, ce n'tait que par enttement. Ainsi, c'est convenu ; aussitt aprs le dner, on se mettra l'oeuvre.  Ayez donc soin, trs-cher mcanicien, que, dans dix minutes, le jeune homme non ras soit l, chauss de ses bottes, et la noisette Krakatuk  la main.  Surtout veillez  ce que, d'ici l, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trbuche en faisant, comme une crevisse, ses sept pas en arrire ; mais, une fois l'opration acheve, dites-lui que je mets ma cave  sa disposition et qu'il pourra se griser tout  son aise.
:Le roi, qui tait un homme trs-juste, et qui, ce jour-l surtout, avait parfaitement dn de ses deux mets favoris, c'est--dire d'un plat de boudin et d'une pure de foie, prta une oreille bienveillante  la prire de sa sensible et magnanime pouse, il dcida donc qu' l'instant mme le mcanicien et l'astrologue se mettraient  la recherche de sa noisette et du casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait quatorze ans et neuf mois ; mais cela,  la condition qu' l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il ft fait d'eux selon son bon plaisir royal.
:Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse que le prix qu'elle m'avait cot, plus deux kreutzers, elle resta expose pendant sept ou huit ans sans que personne manifestt l'envie d'en faire l'acquisition.  C'est alors que je la fis dorer pour augmenter sa valeur ; mais j'y dpensai inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est reste jusqu'aujourd'hui sans acqureur.  En ce moment l'astronome, entre les mains duquel la noisette tait reste, poussa un cri de joie.  Tandis que matre Drosselmayer coutait le rcit de son frre, il avait,  l'aide d'un canif, gratt dlicatement la dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il avait trouv grav en caractres chinois le mot KRAKATUK.  Ds lors il n'y eut plus de doute, et l'identit de la noisette fut reconnue.
:Le jeune homme fut plus difficile  dcider.  Cette tresse qu'on devait lui appliquer  la nuque, en remplacement de la bourse lgante qu'il portait avec tant de grce, l'inquitait surtout particulirement.  Cependant l'astrologue, son oncle et son pre lui firent de si belles promesses, qu'il se dcida.  En consquence, comme lias Drosselmayer s'tait mis  l'oeuvre l'instant mme, la tresse fut bientt acheve et visse solidement  la nuque de ce jeune homme plein d'esprance. Htons-nous de dire, pour satisfaire la curiosit de nos lecteurs, que cet appareil ingnieux russit parfaitement bien, et que, ds le premier jour, notre habile mcanicien obtint les plus brillants rsultats sur les noyaux d'abricot les plus durs et sur les noyaux de pche les plus obstins.
:Cette fois, le mcanicien et l'astrologue pensrent que le moment tait venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'tait pas possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il tait arriv  mettre, une rcompense plus belle que celle qu'il en tait venu  offrir.  Seulement, confiants dans le succs, quoique, cette fois, une foule de princes aux mchoires royales ou impriales se fussent prsents, ils ne se prsentrent au bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des inscriptions et belles-lettres), qu'au moment o il allait se fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva port sur la liste le 11,375e et dernier.
:En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel frissonna et demanda au mcanicien et  l'astrologue s'ils taient bien srs que l'amande de la noisette Krakatuk dt rendre la beaut  la princesse, attendu que, si elle demeurait dans l'tat o elle se trouvait, il tait dispos  tenter l'preuve, pour la gloire de russir o tant d'autres avaient chou, mais laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au trne  qui voudrait bien les accepter.  Il va sans dire que le mcanicien et l'astrologue rassurrent leur filleul, lui affirmant que, la noisette une fois casse, et l'amande une fois mange, Pirlipate redeviendrait  l'instant mme la plus belle princesse de la terre.
:En effet, Nathaniel tait fait pour tourner la tte  toutes les princesses de la terre.  Il avait une petite polonaise de velours violet  brandebourgs et  boutons d'or, que son oncle lui avait fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille, de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien collantes, qu'on les aurait crues peintes.  Il n'y avait que cette malheureuse queue de bois visse  sa nuque, qui gtait un peu cet ensemble ; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle Drosselmayer lui avait donn la forme d'un petit manteau, et cela pouvait,  la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tchait, vu la circonstance, d'introduire tout doucement  la cour.
:Puis, aussitt, il dbarrassa adroitement l'amande des filaments qui y taient attachs, et la prsenta  la princesse, en lui tirant un gratte-pied aussi lgant que respectueux, aprs quoi il ferma les yeux et commena  marcher  reculons.  Aussitt la princesse avala l'amande, et,  l'instant mme,  miracle !  le monstre difforme disparut, et fut remplac par une jeune fille d'une anglique beaut.  Son visage semblait tissu de flocons de soie roses comme les roses et blancs comme les lis ; ses yeux taient d'tincelant azur, et ses boucles abondantes formes par des fils d'or retombaient sur ses paules d'albtre.  Aussitt les trompettes et les cymbales sonnrent  tout rompre.  Les cris de joie du peuple rpondirent au bruit des instruments.  Le roi, les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la naissance de Pirlipate, se mirent  danser  cloche-pied, et il fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui s'tait vanouie de ravissement.
:Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer, qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission, faire les sept pas en arrire ; pourtant il se matrisa avec une puissance qui donna les plus hautes esprances pour l'poque o il rgnerait  son tour, et il allongeait prcisment la jambe pour achever son septime pas, quand, tout  coup, la reine des souris pera le plancher, piaulant affreusement, et vint s'lancer entre ses jambes ; de sorte qu'au moment o le futur prince royal reposait le pied  terre, il lui appuya le talon en plein sur le corps, ce qui le fit trbucher de telle faon, que peu s'en fallut qu'il ne tombt.
:-- Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre Casse-Noisette ?  se disait Marie en face de l'armoire vitre, et tout en regardant son protg, et en pensant que, du succs de la bataille, dpendait le dsensorcellement du pauvre petit bonhomme, et son lvation au rang de roi du royaume des poupes, si prtes, du reste,  subir cette domination, que, pendant tout le combat, Marie se le rappelait, les poupes avaient obi Casse-Noisette comme des soldats  un gnral ; et cette insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de peine  Marie, qu'elle tait certaine que ces poupes, auxquelles, dans son imagination, elle prtait le mouvement et la vie, vivaient et remuaient rellement.
:Mais, quelques efforts qu'elle ft, sa voix s'teignit dans sa bouche.  Elle essaya de se sauver ; mais elle ne put remuer ni bras ni jambes, et resta comme cloue dans son lit ; alors, en tournant ses yeux effrays vers le coin de la chambre o l'on entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un passage  travers le mur, passant, par le trou qui allait s'largissant, d'abord une de ses ttes, puis deux, puis trois, puis enfin ses sept ttes, ayant chacune sa couronne, et qui, aprs avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un vainqueur qui prend possession de sa conqute, s'lana d'un bond sur la table, qui tait place  ct du lit de la petite Marie. Arriv l, il la regarda de ses yeux brillants comme des escarboucles, sifflotant et grinant des dents, tout en disant :
:Marie tait si effraye de cette terrible apparition, que, le lendemain, elle se rveilla tonte ple et le coeur tout serr, et cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de peur qu'on ne se moqut d'elle, ce qui lui tait arriv pendant la nuit.  Vingt fois le rcit lui vint sur les lvres, soit vis--vis de sa mre, soit vis--vis de Fritz ; mais elle s'arrta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la voudrait croire ; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de Casse-Noisette ses drages et ses massepains ; en consquence, elle dposa, le soir du mme jour tout ce qu'elle en possdait sur le bord de l'armoire.
:Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des souris se trouverait pris dans la bote, o ne pouvait manquer de le conduire sa gourmandise.  Mais, vers les onze heures du soir, et comme elle tait dans son premier sommeil, elle fut rveille par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras et sur son visage ; puis, au mme instant, ce piaulement et ce sifflement qu'elle connaissait si bien retentit  ses oreilles. L'affreux roi des souris tait l sur son traversin, les yeux scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes, comme s'il tait prt  dvorer la pauvre Marie.
:Tous deux arrivrent bientt devant une vieille et immense armoire situe dans un corridor tout prs de la porte, et qui servait de garde-robe.  L, Casse-Noisette s'arrta, et Marie remarqua,  son grand tonnement, que les battants de l'armoire, ordinairement si bien ferms, taient tout grands ouverts, de faon qu'elle voyait  merveille la pelisse de voyage de son pre, qui tait en peau de renard, et qui se trouvait suspendue en avant de tous les autres habits ; Casse-Noisette grimpa fort adroitement le long des lisires, et, en s'aidant des brandebourgs jusqu' ce qu'il pt atteindre  la grande houppe qui, attache par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette pelisse, Casse-Noisette en tira aussitt un charmant escalier de bois de cdre, qu'il dressa de faon  ce que sa base toucht la terre et  ce que son extrmit suprieure se perdit dans la manche de la pelisse.
:Cette porte donnait sur une grande galerie supporte par des colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vtus de rouge faisaient une musique, sinon des plus mlodieuses, du moins des plus originales.  Marie avait tant de hte d'arriver, qu'elle ne s'apercevait mme pas qu'elle marchait sur un pav de pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du marbre.  Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et  peine fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environne des plus dlicieux parfums, lesquels s'chappaient d'une charmante petite fort qui s'ouvrait devant elle.  Cette fort, qui et t sombre sans la quantit de lumires qu'elle contenait, tait claire d'une faon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement les fruits d'or et d'argent qui taient suspendus aux branches ornes de rubans et de bouquets et pareilles  de joyeux maris.
:Aussitt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs bergers et bergres, chasseurs et chasseresses sortirent de la fort, si dlicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre raffin.  Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat incrust d'anglique, sur lequel ils disposrent un coussin de jujube, et invitrent fort poliment Marie  s'y asseoir.  A peine y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opras, les bergers et les bergres, les chasseurs et les chasseresses prirent leurs positions, et commencrent  danser un charmant ballet accompagn de cors, dans lesquels les chasseurs soufflaient d'une faon trs-mle, ce qui colora leur visage de manire que leurs joues semblaient faites de conserves de roses. Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.
:Et, en effet, Marie carta les dernires branches, et resta stupfaite en voyant l'tendue, la magnificence et l'originalit de la ville qui s'levait devant elle, sur une pelouse de fleurs. Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus vives couleurs, mais encore, pour la forme des btiments, il n'y avait point  esprer d'en rencontrer de pareils sur la terre. Quant aux remparts et aux portes, ils taient entirement construits avec des fruits glacs qui brillaient an soleil de leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre cristallis qui les recouvrait !   la porte principale, et qui fut celle par laquelle ils firent leur entre, des soldats d'argent leur prsentrent les armes, et un petit homme, envelopp d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou de Casse-Noisette en lui disant :
:-- Il faut vous dire, Mademoiselle, rpondit Casse-Noisette, que le peuple de Confiturembourg croit, par exprience,  la mtempsycose, et est soumis  l'influence suprieure d'un principe appel confiseur, lequel principe lui donne, selon son caprice, et en le soumettant  une cuisson plus ou moins prolonge, la forme qui lui plat.  Or, comme chacun croit toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se soucie d'en changer ; voil d'o vient l'influence magique de ce mot  confiseur , sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot, prononc par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand tumulte, comme vous venez de le voir : chacun,  l'instant mme, oublie les choses terrestres, les ctes enfonces et les bosses la tte ; puis, rentrant en lui-mme, se dit : Mon Dieu ! qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir ?
:-- Mes chres soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je vous prsente ; c'est la fille de M. le prsident Silberhaus, de Nuremberg, homme fort considr dans la ville qu'il habite. C'est elle qui a sauv ma vie ; car, si, au moment o je venais de perdre la bataille, elle n'avait pas jet sa pantoufle an roi des souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bont de me prter le sabre d'un major mis  la retraite par son frre, je serais maintenant couch dans le tombeau, ou, qui pis est encore, dvor par le roi des souris.  Ah !  chre demoiselle Silberhaus, s'cria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus matriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi qu'elle tait, n'tait pas digne de dnouer les cordons de vos jolis petits souliers.
:La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles choses dont son imagination tait remplie ; mais mes jeunes lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que, lorsqu'on a voyag une fois dans un pays aussi attrayant que le royaume des poupes, et qu'on a vu une ville aussi succulente que Confiturembourg, ne l'et-on vue qu'une heure, on ne perd pas facilement un pareil souvenir ; elle essaya donc de parler  son frre de toute son histoire.  Mais Marie avait perdu toute sa confiance du moment o elle avait os dire que ses hussards avaient pris la fuite ; en consquence, convaincu, sur l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit ses officiers les grades qu'il leur avait enlevs, et permit ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la garde, rhabilitation qui n'empcha pas Marie de croire ce qu'il lui plut sur leur courage.
:Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connatre sur-le-champ ; car  peine fut-il entr, qu'il dposa aux pieds de Marie une quantit de magnifiques joujoux, mais principalement les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle et mangs de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait gots dans le royaume des poupes.  Quant  Fritz, le neveu du conseiller de mdecine, comme s'il et pu deviner les gots guerriers du fils du prsident, il lui apportait un sabre du plus fin damas.  Ce n'est pas tout.  A table, et lorsqu'on fut arriv au dessert, l'aimable crature cassa des noisettes pour toute la socit ; les plus dures ne lui rsistaient pas une seconde : de la main droite, il les plaait entre ses dents ; de la gauche, il tirait sa tresse, et, crac !  la noisette tombait en morceaux.
:-- Oh !  mon excellente demoiselle Silberhaus !  vous voyez ici vos pieds l'heureux Drosselmayer,  qui vous sauvtes la vie cette mme place.  Vous etes, en outre, la bont de dire que vous ne m'eussiez pas repouss comme l'a fait la vilaine princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'tais devenu affreux.  Or, comme le sort qu'avait jet sur moi la reine des souris devait perdre toute son influence du jour o, malgr ma laide figure, je serais aim d'une jeune et jolie personne, je cessai  l'instant mme d'tre un stupide casse-noisette, et je repris ma forme premire, qui n'est pas dsagrable, comme voua pouvez le voir.  Ainsi donc, ma chre demoiselle, si vous tes toujours dans les mmes sentiments  mon gard, faites-moi la grce de m'accorder votre main bien-aime, partagez mon trne et ma couronne, et rgnez avec moi sur le royaume des poupes ; car,  cette, heure, j'en suis redevenu le roi.
:Au bout d'un an, le fianc revint chercher sa femme dans une petite voiture de nacre incruste d'or et d'argent, trane par des chevaux qui n'taient pas plus gros que des moutons, et qui valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de Massepains, o ils furent maris par le chapelain du chteau, et o vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles, de diamants et de pierreries blouissantes, dansrent  leur noce.  Si bien qu' l'heure qu'il est, Marie est encore reine du beau royaume o l'on aperoit partout de brillantes forts de Nol, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus transparent que la glace ; enfin, toutes sortes de choses magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux pour les voir.
