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: O le jardin de Tartarin, il n'y en avait pas deux comme celui-l en Europe. Pas un arbre du pays, pas une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de Barbarie,  se croire en pleine Afrique centrale,  dix mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, n'tait pas de grandeur naturelle ; ainsi les cocotiers n'taient gure plus gros que des betteraves, et le baobab ( arbre gant, arbos gigantea ) tenait  l'aise dans un pot de rsda ; mais c'est gal ! pour Tarascon c'tait dj bien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche  l'honneur de contempler le baobab de Tartarin, s'en retournaient pleines d'admiration.
:Au milieu du cabinet, il y avait un guridon. Sur le guridon, un flacon de rhum, une blague turque, les Voyages du capitaine Cook, les romans de Cooper, de Gustave Aimard, des rcits de chasse  l'ours, chasse au faucon, chasse  l'lphant, Etc .... Enfin, devant le guridon, un homme tait assis, de quarante  quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec des caleons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants, d'une main il tenait un livre, de l'autre il brandissait une norme pipe  couvercle de fer, et, tout en lisant je ne sais quel formidable rcit de chasseurs de chevelures, il faisait, en avanant sa lvre infrieure, une moue terrible, qui donnait  sa brave figure de petit rentier tarasconnais ce mme caractre de frocit bonasse qui rgnait dans toute la maison.
:Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettes tarasconnaises, toutes parfumes de myrte, de lavande, de romarin ; et ces beaux raisins muscats gonfls de sucre, qui s'chelonnent an bord du Rhne, sont diablement apptissants aussi .... Oui, mais il y a Tarascon derrire, et dans le petit monde du poil et de la plume, Tarascon est trs mal not. Les oiseaux de passage eux-mmes l'ont marqu d'une grande croix sur leurs feuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant vers la Camargue en longs triangles, aperoivent de loin les clochers de la ville, celui qui est en tte se met  crier bien fort : Voil Tarascon ! ... voil Tarascon ! et toute la bande fait un crochet.
:Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une casquette neuve : tous les dimanches soir, il revenait avec une loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers taient pleins de ces glorieux trophes. Aussi, tous les Tarasconnais le reconnaissent-ils pour leur matre, et comme Tartarin savait  fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traits, tous les manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse  la casquette jusqu' la chasse au tigre birman, ces messieurs en avaient fait leur grand justicier cyngtique et le prenaient pour arbitre dans toutes leurs discussions.
:Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par semaine, on se runit les uns chez les autres et on se  les  chante. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mmes, et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lgue dans les familles, de pre en fils, et personne n'y touche ; c'est sacr. Jamais mme on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait  l'ide des Costecalde de chanter celle des Bzuquet, ni aux Bzuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant vous pensez s'ils doivent les connatre depuis quarante ans qu'ils se les chantent. Mais non ! chacun garde la sienne et tout le monde est content.
:Et pourtant, en dpit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si prcieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, Tartarin n'tait pas heureux ; cette vie de petite ville lui pesait, l'touffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait  Tarascon. Le fait est que pour une nature hroque comme la sienne, pour une me aventureuse et folle qui ne rvait que batailles, courses dans les pampas, grandes chasses, sables du dsert, ouragans et typhons, faire tous les dimanches une battue  la casquette et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde, ce n'tait gure .... Pauvre cher grand homme ! A la longue, Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.
:En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le cercle et la place du March, en vain s'entourait-il de baobabs et autres vgtations africaines ; en vain entassait-il armes sur armes, krish malais sur krish malais ; en vain se bourrait-il de lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte,  s'arracher par la vigueur de son rve aux griffes de l'impitoyable ralit .... Hlas ! tout ce qu'il faisait pour apaiser sa soif d'aventures ne servait qu' l'augmenter. La vue de toutes ses armes l'entretenait dans un tat perptuel de colre et d'excitation. Ses rifles, ses flches, ses lazos lui criaient :
: La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville, c'est--dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines petites rues au bout desquelles on voit le Rhne luire sinistrement. Le pauvre homme esprait toujours qu'au dtour d'un de ces coupe-gorge  ils  allaient s'lancer de I'ombre et lui tomber sur le dos.  Ils  auraient t bien reus, je vous en rponds .... Mais, hlas ! par une drision du destin, jamais, au grand jamais, Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise rencontre. Pas mme un chien, pas mme un ivrogne. Rien !
:C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre hros deux natures trs distinctes. Je sens deux hommes en moi, a dit je ne sais quel Pre de l'glise. Il l'et dit vrai de Tartarin qui portait en lui l'me de don Quichotte, les mmes lans chevaleresques, le mme idal hroque, la mme folie du romanesque et du grandiose ; mais malheureusement n'avait pas le corps du clbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prtexte de corps, sur lequel la vie matrielle manquait de prise, capable de passer vingt nuits sans dboucler sa cuirasse et quarante-huit heures avec une poigne de riz .... Le corps de Tartarin, au contraire, tait un brave homme de corps, trs gras, trs lourd, trs sensuel, trs douillet, trs geignard, plein d'apptits bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur pattes de l'immortel Sancho Pana.
:Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire ; par malheur Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille l, et, comme il tait le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville on en parla beaucoup. Partira-t-il ? ne partira-t-il pas ? Parions que si, parions que non. Ce fut un vnement .... En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller  Shang-Hai ou y tre all, pour Tarascon, c'tait tout comme. A force de parler du voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements sur la vie  Shang-Ha, sur les moeurs, le climat, l'opium, le Haut Commerce.
:Il ne dit pas toujours la vrit, mais il croit la dire .... Son mensonge  lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espce de mirage .... Oui, du mirage ! ... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays o le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et qui vous paratront gigantesques, vous verrez la Maison carre de Nmes,-- un petit bijou d'tagre, -- qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez. Ah ! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le Soleil .... Tout ce qu'il touche, il l'exagre ! ... Qu'est-ce que c'tait que Sparte aux temps de sa splendeur ? Une bourgade. Qu'est ce que c'tait qu'Athnes ? Tout au plus une sous-prfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nous apparaissent comme des villes normes. Voil ce que le soleil en a fait ....
:C'tait un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de Tarascon tait en train de dmontrer  quelques amateurs le maniement du fusil  aiguille, alors dans toute sa nouveaut .... Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se prcipite effar dans la boutique, en criant : Un lion ! ... un lion ! ... Stupeur gnrale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin croise la baonnette, Costecalde court fermer la porte. On entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce qu'on apprend : la mnagerie Mitaine, revenant de la foire de Beaucaire, avait consenti  faire une halte de quelques jours  Tarascon et venait de s'installer sur la place du chteau avec un tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion de l'Atlas.
:Du monde aux fentres, sur les toits, sur les arbres ; des mariniers du Rhne, des portefaix, des dcrotteurs, des bourgeois, des ourdisseuses, des taffetassires, le cercle, enfin toute la ville ; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient pass le pont, des marachers de la banlieue, des charrettes  grandes bches, des vignerons hisss sur de belles mules attifes de rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et mme, de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe de leur galant, le ruban d'azur autour de la tte, sur de petits chevaux de Camargue gris de fer.
:C'tait  perte de vue un fouillis de mts, de vergues, se croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes, grecs, sudois, tunisiens, amricains .... Les navires au ras du quai, les beauprs arrivant sur la berge comme des ranges de baonnettes. Au-dessous les naades, les desses, les saintes vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au vaisseau ; tout cela mang par l'eau de mer, dvor, ruisselant, moisi .... De temps en temps, entre les navires, un morceau de mer, comme une grande moire tache d'huile .... Dans l'enchevtrement des vergues, des nues de mouettes faisant de jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans toutes les langues.
: Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumes o les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes, des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles  voiles, des bric--brac fantastiques o s'talaient ple-mle de vieilles coulevrines, de grosses lanternes dores, de vieux palans, de vieilles ancres dentes, vieux cordages, vieilles poulies, vieux portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin. Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et piaillant  ct de leurs coquillages. Des matelots passant avec des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchtre des fontaines.
:L-has, le quai au bl ; les portefaix dchargeant leurs sacs sur la berge du haut de grands chafaudages. Le bl, torrent d'or, qui roulait au milieu d'une fume blonde. Des hommes en fez rouge, le criblant  mesure dans de grands tamis de peau d'ne, et le chargeant sur des charrettes qui s'loignaient suivies d'un rgiment de femmes et d'enfants avec des balayettes et des paniers  glanes .... Plus loin, le bassin de carnage, les grands vaisseaux couchs sur le flanc et qu'on flambait avec des broussailles pour les dbarrasser des herbes de la mer, les vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la rsine, le bruit assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec de grandes plaques de cuivre.
:Puis, dans le golfe du Lion,  mesure qu'on avance au large et que la mer devient plus dure, je vous la ferais voir aux prises avec la tempte, se dressant effare sur le crne du hros, et son grand flot de laine bleue qui se hrisse dans la brume de mer et la bourrasque .... Quatrime position. Six heures du soir, en vue des ctes corses. L'infortune  chchia  se penche par-dessus le bastingage et lamentablement regarde et sonde la mer .... Enfin, cinquime et dernire position, au fond d'une troite cabine, dans un petit lit qui a l'air d'un tiroir de commode, quelque chose d'informe et de dsol roule en geignant sur l'oreiller. C'est la
:Ah ! si les Tarasconnais avaient pu voir leur grand Tartarin couch dans son tiroir de commode sous le jour blafard et triste qui tombait des hublots, parmi cette odeur fade de cuisine et de bois mouill, l'coeurante odeur du paquebot ; s'ils l'avaient entendu rler  chaque battement de l'hlice, demander du th toutes les cinq minutes et jurer contre le garon avec une petite voix d'enfant, comme ils s'en seraient voulu de l'avoir oblig  Partir .... Ma parole d'historien ! le pauvre  Teur  faisait piti. Surpris tout  coup par le mal, l'infortun n'avait pas eu le courage de desserrer sa ceinture algrienne, ni de se dfubler de son arsenal. Le couteau de chasse  gros manche lui cassait la poitrine, le cuir de son revolver lui meurtrissait les jambes. Pour l'achever, les bougonnements de Tartarin-Sancho, qui ne cessait de geindre et de pester :
:Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que du fond de sa cabine et de ses gmissements, le malheureux entendait les passagers du grand salon rire, manger, chanter, jouer aux cartes. La socit tait aussi joyeuse que nombreuse  bord du  Zouave. Des officiers qui rejoignaient leurs corps, des dames de l' Alcazar  de Marseille, des cabotins, un riche musulman qui revenait de la Mecque, un prince montngrin trs farceur qui faisait des imitations de Ravel et de Gil Prs .... Pas un de ces gens-l n'avait le mal de mer, et leur temps se passait  boire du Champagne avec le capitaine du  Zouave, un bon gros vivant de Marseillais, qui avait mnage  Alger et  Marseille, et rpondait au joyeux nom de Barbassou.
:L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le paysage, en coutant avec respect le prince montngrin, qui, debout  ses ctes, lui nommait les diffrents quartiers de la ville, la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Trs bien lev, ce prince montngrin, de plus connaissant  fond l'Algrie et parlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de cultiver sa connaissance .... Tout  coup, le long du bastingage contre lequel ils taient appuys, le Tarasconnais aperoit une range de grosses mains noires qui se cramponnaient par dehors. Presque aussitt une tte de ngre toute crpue apparat devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche, le pont se trouve envahi de tous cts par une centaine de forbans, noirs, jaunes,  moiti nus, hideux, terribles.
:Mais  peine Tartarin eut-il mis pied  terre, le quai s'anima, changea d'aspect. Une bande de sauvages, encore plus hideux que les forbans du bateau, se dressa d'entre les cailloux de la berge et se rua sur le dbarquant. Grands Arabes tout nus sous des couvertures de laine, petits Maures en guenilles, Ngres, Tunisiens, Mahonnais, M'zabites, garons d'htel en tablier blanc, tous criant, hurlant, s'accrochant  ses habits, se disputant ses bagages, l'un emportant ses conserves, l'autre sa pharmacie, et, dans un charabia fantastique, lui jetant  la tte des noms d'htel invraisemblables ....
:tourdi de tout ce tumulte, le pauvre Tartarin allait, venait, pestait, jurait, se dmenait, courait aprs ses bagages, et, ne sachant comment se faire comprendre de ces barbares, les haranguait en franais, en provenal, et mme en latin, du latin de Pourceaugnac,  rosa, la rose, bonus, bona, bonum, tout ce qu'il savait .... Peine perdue. On ne l'coutait pas .... Heureusement qu'un petit homme, vtu d'une tunique  collet jaune, et arm d'une longue canne de compagnon, intervint comme un dieu d'Homre dans la mle, et dispersa toute cette racaille  coups de bton. C'tait un sergent de ville algrien. Trs poliment, il engagea Tartarin  descendre  l'htel de l'Europe, et le confia  des garons de l'endroit qui l'emmenrent, lui et ses bagages, en plusieurs brouettes.
:Aux premiers pas qu'il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon ouvrit de grands yeux. D'avance il s'tait figur une ville orientale, ferique, mythologique, quelque chose tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar .... Il tombait en plein Tarascon .... Des cafs, des restaurants, de larges rues, des maisons  quatre tages, une petite place macadamise o des musiciens de la ligne jouaient des polkas d'Offenbach, des messieurs sur des chaises buvant de la bire avec des chauds, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires, encore des militaires, toujours des militaires ... et pas un  Teur ! ...  Il n'y avait que lui .... Aussi, pour traverser la place, se trouva-t-il un peu gn. Tout le monde le regardait. Les musiciens de la ligne s'arrtrent, et la polka d'Offenbach resta un pied en l'air.
:Les deux fusils sur l'paule, le revolver sur la hanche, farouche et majestueux comme Robinson Cruso, Tartarin passa gravement au milieu de tous les groupes ; mais en arrivant  l'htel ses forces l'abandonnrent. Le dpart de Tarascon, le port de Marseille, la traverse, le prince montngrin, les pirates, tout se brouillait et roulait dans sa tte .... Il fallut le monter  sa chambre, le dsarmer, le dshabiller .... Dj mme on parlait d'envoyer chercher un mdecin ; mais,  peine sur l'oreiller, le hros se mit  ronfler si haut et de si bon coeur, que l'htelier jugea les secours de la science inutiles, et tout le monde se retira discrtement.
:Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus, fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes de foin tranes par des boeufs, des escadrons de chasseurs d'Afrique, des troupeaux de petits nes microscopiques, des ngresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciens migrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela dfilant dans un tourbillon de poussire, au milieu des cris, des chants, des trompettes, entre deux haies de mchantes baraques o l'on voyait de grandes Mahonnaises se peignant devant leurs portes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers, D'quarrisseurs ....
:Elle arriva, terrible et rugissante, sous les traits d'une vieille Alsacienne en marmotte, arme d'un grand parapluie rouge et rclamant son ne  tous les chos de Mustapha. Certes il aurait mieux valu pour Tartarin avoir affaire  une lionne en furie qu' cette mchante vieille .... Vainement le malheureux essaya de lui faire entendre comment la chose s'tait passe ; qu'il avait pris Noiraud pour un lion .... La vieille crut qu'on voulait se moquer d'elle, et poussant d'nergiques tarteifle ! tomba sur le hros  coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, se dfendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine, suait, soufflait, bondissait, criait :-- Mais Madame ... mais Madame ....
:Tartarin crut s'apercevoir qu'elles le regardaient beaucoup. Une surtout, celle qui tait assise en face de lui, avait plant son regard dans le sien, et ne le retira pas de toute la route. Quoique la dame ft voile, la vivacit de ce grand oeil noir allong par le k'hol, un poignet dlicieux et fin charg de bracelets d'or qu'on entrevoyait de temps en temps entre les voiles, tout, le son de la voix, les mouvements gracieux, presque enfantins de la tte, disait qu'il y avait l-dessous quelque chose de jeune, de joli, d'adorable ... Le malheureux Tartarin ne savait o se fourrer. La caresse muette de ces beaux yeux d'Orient le troublait, l'agitait, le faisait mourir ; il avait chaud, il avait froid ....
:Pour l'achever, la pantoufle de la dame s'en mla : sur ses grosses bottes de chasse, il la sentait courir, cette mignonne pantoufle courir et frtiller comme une petite souris rouge .... Que faire ? Rpondre  ce regard,  cette pression ! Oui, mais les consquences .... Une intrigue d'amour en Orient, c'est quelque chose de terrible ! ... Et avec son imagination romanesque et mridionale, le brave Tarasconnais se voyait dj tombant aux mains des eunuques, dcapit, mieux que cela peut-tre, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa tte  ct de lui. Cela le refroidissait un peu .... En attendant, la petite pantoufle continuait son mange, et les yeux d'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleurs de velours noir, en ayant l'air de dire :
: Le soir, le prince Grgory venait parler un peu du Montngro libre .... D'une complaisance infatigable, cet aimable seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprte, au besoin mme celles d'intendant, et tout cela pour rien, pour le plaisir .... A part lui, Tartarin ne recevait que des  Teurs.  Tous ces forbans  ttes farouches, qui nagure lui faisaient tant de peur du fond de leurs noires choppes, se trouvrent tre, une fois qu'il les connut, de bons commerants inoffensifs, des brodeurs, des marchands d'pices, des tourneurs de tuyaux de pipes, tous gens bien levs, humbles, finauds, discrets et de premire force  la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine, ces messieurs venaient passer la soire chez Sidi Tart'ri, lui gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur le coup de dix heures se retiraient discrtement en remerciant le Prophte.
:La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti pour chasser les grands flins en Afrique, n'a pas donn de ses nouvelles depuis plusieurs mois .... Qu'est devenu notre hroque compatriote ? ... On ose  peine se le demander, quand on a connu comme nous cette tte ardente, cette audace, ce besoin d'aventures .... A-t-il t comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-il tomb sous la dent meurtrire d'un de ces monstres de l'Atlas dont il avait promis les peaux  la municipalit ? ... Terrible incertitude ! Pourtant des marchands ngres, venus  la foire de Beaucaire, prtendent avoir rencontr en plein dsert un Europen dont le signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou .... Dieu nous garde notre Tartarin !
: Il y avait de tout un peu dans cette rotonde. Un trappiste, des marchands juifs, deux cocottes qui rejoignaient leur corps -- le 3e hussards,-- un photographe d'Orlansville .... Mais, si charmante et varie que ft la compagnie, le Tarasconnais n'tait pas en train de causer et resta l tout pensif, le bras pass dans la brassire, avec ses carabines entre ses genoux .... Son dpart prcipit, les yeux noirs de Baa, la terrible chasse qu'il allait entreprendre, tout cela lui troublait la cervelle, sans compter qu'avec son bon air patriarcal, cette diligence europenne, retrouve en pleine Afrique, lui rappelait vaguement le Tarascon de sa jeunesse, des courses dans la banlieue, de petits dners au bord du Rhne, une foule de souvenirs ....
:Ah ! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon ! C'tait alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse ! il fallait me voir partir le matin, lave  grande eau et toute luisante avec mes roues vernisses  neuf, mes lanternes qui semblaient deux soleils et ma bche toujours frotte d'huile ! C'est a qui tait beau quand le postillon faisait claquer son fouet sur l'air de :  Lagadigadeou, la Tarasque ! la Tarasque !  et que le conducteur, son piston en bandoulire, sa casquette brode sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien, toujours furieux, sur la bche de l'impriale, s'lanait lui-mme l-haut, en criant : Allume ! allume ! Alors mes quatre chevaux s'branlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares, les fentres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec orgueil la diligence dtaler sur la grande route royale.
:Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue, avec ses bornes kilomtriques, ses petits tas de pierres rgulirement espacs, et de droite et de gauche ses jolies plaines d'oliviers et de vignes .... Puis des auberges tous les dix pas, des relais toutes les cinq minutes .... Et mes voyageurs, quelles braves gens ! des maires et des curs qui allaient  Nmes voir leur prfet ou leur vque, de bons taffetassiers qui revenaient du  mazet  bien honntement, des collgiens en vacances, des paysans en blouse brode tout frais rass du matin, et l-haut, sur l'impriale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes, qui tiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien chacun  la vtre, le soir, aux toiles, en revenant ! ...
:Qu'est ce qu'ils me disaient donc qu'il n'y en avait plus ? s'cria le Tarasconnais en faisant un saut en arrire .... En entendant cette exclamation, le lion baissa la tte et, prenant dans sa gueule une sbile en bois pose devant lui sur le trottoir, il la tendit humblement du ct de Tartarin immobile de Stupeur .... Un Arabe qui passait jeta un gros sou dans la sbile, le lion remua la queue .... Alors Tartarin comprit tout. Il vit, ce que l'motion l'avait d'abord empch de voir, la foule attroupe autour du pauvre lion aveugle et apprivois, et les deux grands ngres arms de gourdins qui le promenaient  travers la ville comme un Savoyard sa marmotte.
:-- Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, au contraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'est une bte sacre, qui fait partie d'un grand couvent de lions, fond, il y a trois cents ans, par Mahommed-ben-Aouda, une espce de Trappe formidable et farouche, pleine de rugissements et d'odeurs de fauve, o des moines singuliers lvent et apprivoisent des lions par centaines, et les envoient de l dans toute l'Afrique septentrionale, accompagns de frres quteurs .... Les dons que reoivent les frres servent  l'entretien du couvent et de sa mosque, et si les deux ngres ont montr tant d'humeur tout  l'heure, c'est qu'ils out la conviction que pour un sou, un seul sou de la qute, vol ou perdu par leur faute, le lion qu'ils conduisent les dvorerait immdiatement.
:Coiffure indispensable pour voyager en Afrique, rpondit le prince avec gravit, et tout en faisant reluire sa visire d'un revers de manche, il renseigna son naf compagnon sur le rle important que joue le kpi dans nos relations avec les Arabes, la terreur que cet insigne militaire a, seul, le privilge de leur inspirer, si bien que l'administration civile a t oblige de coiffer tout son monde avec des kpis, depuis le cantonnier jusqu'au receveur de l'enregistrement En somme, pour gouverner l'Algrie-- c'est toujours le prince qui parle-- pas n'est besoin d'une forte tte, ni mme de tte du tout. Il suffit d'un kpi, d'un beau kpi galonn, reluisant au bout d'une trique comme la toque de Gessler.
:Puis, tout autour, des plaines en friche, de l'herbe brle, des buissons chauves, des maquis de cactus et de lentisques, le grenier de la France ! ... Grenier vide de grains, hlas ! et riche seulement en chacals et en punaises. Des douars abandonns, des tribus effares qui s'en vont sans savoir o, fuyant la faim, et semant des cadavres le long de la route. De loin en loin, un village franais, avec des maisons en ruine, des champs sans culture, des sauterelles enrages, qui mangent jusqu'aux rideaux des fentres, et tous les colons dans les cafs, en train de boire de l'absinthe en discutant des projets de rforme et de constitution.
:Comme la tente-abri s'enttait  ne pas s'ouvrir et les tablettes de pemmican  ne pas fondre, la caravane tait oblige de s'arrter matin et soir dans les tribus. Partout, grce au kpi du prince Grgory, nos chasseurs taient reus  bras ouverts. Ils logeaient chez les agas, dans des palais bizarres, grandes fermes blanches sans fentres, o l'on trouve ple-mle des narghils et des commodes en acajou, des tapis de Smyrne et des lampes-modrateur, des coffres de cdre pleins de sequins turcs, et des pendules  sujets, style Louis-Philippe .... Partout on donnait  Tartarin des ftes splendides, des  diffas,  des  fantasias .... En son honneur, des goums entiers faisaient parler la poudre et luire leurs burnous au soleil. Puis, quand la poudre avait parl, le bon aga venait et prsentait sa note .... C'est ce qu'on appelle l'hospitalit arabe.
: Il y avait tout juste prs de l un vieux  marabout  (tombeau de saint)  coupole blanche, avec les grandes pantoufles jaunes du dfunt dposes dans une niche au-dessus de la porte, et un fouillis d'ex-voto bizarres, pans de burnous, fils d'or, cheveux roux, qui pendaient le long des murailles .... Tartarin de Tarascon y remisa son prince et son chameau et se mit en qute d'un afft. Le prince Grgory voulait le suivre, mais le Tarasconnais s'y refusa ; il tenait  affronter le lion seul  seul. Toutefois il recommanda  Son Altesse de ne pas s'loigner, et, par mesure de prcaution, il lui confia son portefeuille, un gros portefeuille plein de papiers prcieux et de billets de banque, qu'il craignait de faire cornifler par la griffe du lion. Ceci fait, le hros chercha son poste.
:La nuit arriva. Le rose de la nature passa au violet, puis au bleu sombre .... En bas, dans les cailloux de la rivire, luisait comme un miroir  main une petite flaque d'eau claire. C'tait l'abreuvoir des fauves. Sur la pente de l'autre berge, on voyait vaguement le sentier blanc que leurs grosses pattes avaient trac dans les lentisques. Cette pente mystrieuse donnait le frisson. Joignez  cela le fourmillement vague des nuits africaines, branches frles, pas de velours d'animaux rdeurs, aboiements grles des chacals, et l-haut, dans le ciel,  cent, deux cents mtres, de grands troupeaux de grues qui passent avec des cris d'enfants qu'on gorge ; vous avouerez qu'il y avait de quoi tre mu.
:Le lendemain de cette aventureuse et tragique soire, lorsqu'au petit jour notre hros se rveilla, et qu'il eut acquis la certitude que le prince et le magot taient rellement partis, partis sans retour, lorsqu'il se vit seul dans cette petite tombe blanche, trahi, vol, abandonn en pleine Algrie sauvage avec un chameau  bosse simple et quelque monnaie de poche pour toute ressource, alors, pour la premire fois, le Tarasconnais douta. Il douta du Montngro, il douta de l'amiti, il douta de la gloire, il douta mme des lions, et, comme le Christ  Gethsmani, le grand homme se prit  pleurer amrement.
:Aprs l'Algrie des tribus, qu'il venait de parcourir, Tartarin de Tarascon connut alors une autre Algrie non moins cocasse et formidable, l'Algrie des villes, processive et avocassire. Il connut la judiciaire louche qui se tripote au fond des cafs, la bohme des gens de loi, les dossiers qui sentent l'absinthe, les cravates blanches mouchetes de  champoreau ; il connut les huissiers, les agrs, les agents d'affaires, toutes ces sauterelles du papier timbr affames et maigres qui mangent le colon jusqu'aux tiges de ses bottes et le laissent dchiquet feuille par feuille comme un plant de mas ....
:Le malheureux tueur de lions fut donc rduit  vendre la caisse d'armes au dtail, carabine par carabine. Il vendit les poignards, les kriss malais, les casse-tte .... Un picier acheta les conserves alimentaires. Un pharmacien, ce qui restait du sparadrap. Les grandes bottes elles-mmes y passrent et suivirent la tente-abri perfectionne chez un marchand de bric--brac, qui les leva  la hauteur de curiosits cochinchinoises .... Une fois tout pay, il ne restait plus  Tartarin que la peau du lion et le chameau. La peau, il l'emballa soigneusement et la dirigea sur Tarascon,  l'adresse du brave commandant Bravida. (Nous verrons tout  l'heure ce qu'il advint de cette fabuleuse dpouille.) Quant au chameau, il comptait s'en servir pour regagner Alger, non pas en montant dessus, mais en le vendant pour payer la diligence, ce qui est encore la meilleure faon de voyager  chameau. Malheureusement la bte tait d'un placement difficile, et personne n'en offrit un liard.
:Au premier moment, Tartarin trouva cela touchant, cette fidlit, ce dvouement  toute preuve lui allaient au coeur, d'autant que la bte tait commode et se nourrissait avec rien. Pourtant, au bout de quelques jours, le Tarasconnais s'ennuya d'avoir perptuellement sur les talons ce compagnon mlancolique, qui lui rappelait toutes ses msaventures, puis, l'aigreur s'en mlant, il lui en voulut de son air triste, de sa bosse, de son allure d'oie bride. Pour tout dire, il le prit en grippe et ne songea plus qu' s'en dbarrasser, mais l'animal tenait bon .... Tartarin essaya de le perdre, le chameau le retrouva ; il essaya de courir, le chameau courut plus vite .... Il lui criait : Va t'en ! en lui jetant des pierres. Le chameau s'arrtait et le regardait d'un air triste, puis, au bout d'un moment, il se remettait en route et finissait toujours par le rattraper. Tartarin dut se rsigner.
:Tartarin de Tarascon, lui, n'a pas de bagages. Le voici qui descend de la rue de la Marine, par le petit march, plein de bananes et de pastques, accompagn de son ami Barbassou. Le malheureux Tarasconnais a laiss sur la rive du Maure sa caisse d'armes et ses illusions, et maintenant il s'apprte  voguer vers Tarascon, les mains dans ses poches .... A peine vient-il de sauter dans la chaloupe du capitaine, qu'une bte essouffle dgringole du haut de la place, et se prcipite vers lui, en galopant. C'est le chameau, le chameau fidle, qui, depuis vingt-quatre heures, cherche son matre dans Alger.
:Notre homme, qui n'avait pas de bagages, descendit sans rien dire, traversa Marseille en hte, craignant toujours d'tre suivi par le chameau, et ne respira que lorsqu'il se vit install dans un wagon de troisime classe, filant bon train sur Tarascon .... Scurit trompeuse ! A peine  deux lieues de Marseille, voil toutes les ttes aux portires. On crie, on s'tonne. Tartarin,  son tour, regarde, et ... qu'aperoit-il ? ... Le chameau, monsieur, l'invitable chameau, qui dtalait sur les rails, en pleine Crau, derrire le train, et lui tenant pied. Tartarin, constern, se rencoigna, en fermant les yeux.
:O stupeur !  peine la chchia du hros apparut-elle dans l'ouverture de la portire, un grand cri : Vive Tartarin ! fit trembler les votes vitres de la gare.-- Vive Tartarin ! vive le tueur de lions ! Et des fanfares, des choeurs d'orphons clatrent .... Tartarin se sentit mourir ; il croyait  une mystification. Mais non ! tout Tarascon tait l, chapeaux en l'air, et sympathique. Voil le brave commandant Bravida, l'armurier Costecalde, le prsident, le pharmacien, et tout le noble corps des chasseurs de casquettes qui se presse autour de son chef, et le porte en triomphe tout le long des escaliers ....
