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:-- Allons, rgale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annes o les branches pliaient sous les fruits que les fermiers taient obligs de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n'avait rcolt que de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charit, le rire quivoque du pre Grandet tait un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tte troite de Nanon ne pouvaient contenir qu'un sentiment et une ide. Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du pre Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant :
:-- Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement conserv dans quelques pays situs au centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, sa famille ou celle de l'poux doit lui donner une bourse o se trouvent, suivant les fortunes, douze pices ou douze douzaines de pices ou douze cents pices d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergres ne se marierait pas sans son douzain, ne ft-il compos que de gros sous. On parle encore  Issoudun de je ne sais quel douzain offert  une riche hritire et qui contenait cent quarante-quatre portugaises d'or. Le pape Clment VII, oncle de Catherine de Mdicis, lui fit prsent, en la mariant  Henri II, d'une douzaine de mdailles d'or antiques de la plus grande valeur. Pendant le dner, le pre, tout joyeux de voir son Eugnie plus belle dans une robe neuve, s'tait cri :
:Madame des Grassins tait une de ces petites femmes vives, dodues, blanches et roses, qui, grce au rgime claustral des provinces et aux habitudes d'une vie vertueuse, se sont conserves jeunes encore  quarante ans. Elles sont comme ces dernires roses de l'arrire-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont les ptales ont je ne sais quelle froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien, faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton  la ville de Saumur, et avait des soires. Son mari, ancien quartier-matre dans la garde impriale, grivement bless  Austerlitz et retrait, conservait, malgr sa considration pour Grandet, l'apparente franchise des militaires.
:A huit heures et demie du soir, deux tables taient dresses. La jolie madame des Grassins avait russi  mettre son fils  ct d'Eugnie. Les acteurs de cette scne pleine d'intrt, quoique vulgaire en apparence, munis de cartons bariols, chiffrs, et de jetons en verre bleu, semblaient couter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas un numro sans faire une remarque ; mais tous pensaient aux millions de monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses, la toilette frache de madame des Grassins, la tte martiale du banquier, celle d'Adolphe, le prsident, l'abb, le notaire, et se disait intrieurement : Ils sont l pour mes cus. Ils viennent s'ennuyer ici pour ma fille. H ! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-l me servent de harpons pour pcher !
:-- Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous ferez trs certainement autant de plaisir  mon mari qu' moi. Notre salon est le seul dans Saumur o vous trouverez runis le haut commerce et la noblesse : nous appartenons aux deux socits, qui ne veulent se rencontrer que l parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est galement considr par les uns et par les autres. Ainsi, nous tcherons de faire diversion  l'ennui de votre sjour ici. Si vous restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu ! Votre oncle est un grigou qui ne pense qu' ses provins, votre tante est une dvote qui ne sait pas coudre deux ides, et votre cousine est une petite sotte, sans ducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie  raccommoder des torchons.
:Aprs avoir salu les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en retournrent chez eux, en se servant de ce gnie d'analyse que possdent les provinciaux pour tudier sous toutes ses faces le grand vnement de cette soire, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la ncessit d'une alliance momentane contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas mutuellement empcher Eugnie d'aimer son cousin, et Charles de penser  sa cousine ? Le Parisien pourrait-il rsister aux insinuations perfides, aux calomnies doucereuses, aux mdisances pleines d'loges, aux dngations naves qui allaient constamment tourner autour de lui et l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaon tomb dans leur ruche ?
:-- Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amnent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous djeunons  huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc ; puis nous dnons, comme les Parisiens,  cinq heures. Voil l'ordre. Si vous voulez voir la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous les entendrez peut-tre tous ici vous disant que je suis riche : monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par l ! Je les laisse dire, leurs bavardages ne nuisent point  mon crdit. Mais je n'ai pas le sou, et je travaille  mon ge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-tre bientt par vous-mme ce que cote un cu quand il faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles ?
:Madame Grandet n'eut aucune pense en se couchant. Elle entendait, par la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison, l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable  toutes les femmes timides, elle avait tudi le caractre de son seigneur. De mme que la mouette prvoit l'orage, elle avait,  d'imperceptibles signes, pressenti la tempte intrieure qui agitait Grandet, et, pour employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte. Grandet regardait la porte intrieurement double en tle qu'il avait fait mettre  son cabinet, et se disait :
:-- Je le veux bien ! a ne ne ne fera que que que soixante mille francs. Eh ! bien, reprit le vigneron sans bgayer, deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte. J'ai trouv a, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, except du ct de la Loire, o tu planteras les peupliers que j'ai achets. En les mettant dans la rivire, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant  la loupe de son nez un lger mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
:_Monsieur Grandet, l'un des ngociants les plus estims de Paris, s'est brl la cervelle hier aprs avoir fait son apparition accoutume  la Bourse. Il avait envoy au prsident de la Chambre des Dputs sa dmission, et s'tait galement dmis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son agent de change et son notaire, l'ont ruin. La considration dont jouissait monsieur Grandet et son crdit taient nanmoins tels qu'il et sans doute trouv des secours sur la place de Paris. Il est  regretter que cet homme honorable ait cd  un premier moment de dsespoir, etc_.
:Aprs deux heures de soins, pendant lesquelles Eugnie quitta vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le caf, pour aller couter le bruit que faisait son cousin en se levant, elle russit  prparer un djeuner trs simple, peu coteux, mais qui drogeait terriblement aux habitudes invtres de la maison. Le djeuner de midi s'y faisait debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin. En voyant la table place auprs du feu, l'un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux assiettes de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, et le sucre amoncel dans une soucoupe, Eugnie trembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son pre, s'il venait  entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si son cousin pourrait djeuner avant le retour du bonhomme.
:La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend  voir jouer un mlodrame o triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles, lev par une mre gracieuse, perfectionn par une femme  la mode, avait des mouvements coquets, lgants, menus, comme le sont ceux d'une petite matresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille possdent une influence vraiment magntique. Aussi Charles, en se voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se soustraire  l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugnie un de ces regards brillants de bont, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il s'aperut, en contemplant Eugnie, de l'exquise harmonie des traits de ce pur visage, de son innocente attitude, de la clart magique de ses yeux o scintillaient de jeunes penses d'amour, et o le dsir ignorait la volupt.
:-- Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la raillerie, elle fltrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il goba fort agrablement sa mouillette beurre. Non, je n'ai probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce dfaut me fait beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme en disant : Il a bon coeur. Cette phrase veut dire : Le pauvre garon est bte comme un rhinocros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre une poupe du premier coup  trente pas avec toute espce de pistolet et en plein champ, la raillerie me respecte.
:Eugnie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait dj serre, et la mit sur la table en contemplant son pre d'un air calme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une chelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en dployait Eugnie en remettant le sucre sur la table. L'amant rcompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri dont chaque veine fltrie sera baigne de larmes, de baisers, et gurie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais tre dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa cousine, alors foudroye par le regard du vieux tonnelier.
:Il y avait quelque chose d'horriblement attachant  voir l'expression de cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrire-pense. C'tait une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugnie et de sa mre comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner  lui-mme. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places prs de la croise, et travaillrent pendant une heure environ sans se dire un mot. Eugnie avait aperu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le mnage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette chappe d'un luxe vu  travers la douleur lui rendit Charles encore plus intressant, par contraste peut-tre. Jamais un vnement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait frapp l'imagination de ces deux cratures incessamment plonges dans le calme et la solitude.
:-- Ma femme, dit-il sans bgayer, je les ai tous attraps. Notre vin est vendu ! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis promen sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de btiser. Chose, que tu connais, est venu  moi. Les propritaires de tous les bons vignobles gardent leur rcolte et veulent attendre, je ne les en ai pas empchs. Notre Belge tait dsespr. J'ai vu cela. Affaire faite, il prend notre rcolte  deux cents francs la pice, moiti comptant. Je suis pay en or. Les billets sont faits, voil six louis pour toi. Dans trois mois, les vins baisseront.
:-- Ah ! , depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des drages, de faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-l. Je sais,  mon ge, comment je dois me conduire, peut-tre ! D'ailleurs je n'ai de leons  prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas  y fourrer le nez. Quant  toi, Eugnie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne m'en parle plus, sinon je t'envoie  l'abbaye de Noyers avec Nanon voir si j'y suis ; et pas plus tard que demain, si tu bronches. O est-il donc, ce garon, est-il descendu ?
:Grandet regarda sa fille sans trouver un mot  dire. Il tait un peu pre, lui. Aprs avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta promptement  son cabinet pour y mditer un placement dans les fonds publics. Ses deux mille arpents de fort coups  blanc lui avaient donn six cent mille francs ; en joignant  cette somme l'argent de ses peupliers, ses revenus de l'anne dernire et de l'anne courante, outre les deux cent mille francs du march qu'il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent  gagner en peu de temps sur les rentes, qui taient  80 francs, le tentaient. Il chiffra sa spculation sur le journal o la mort de son frre tait annonce, en entendant, sans les couter, les gmissements de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son matre  descendre : le dner tait servi. Sous la vote et  la dernire marche de l'escalier, Grandet disait en lui-mme :
:Quand elle regarda son cousin, elle tait bien rouge encore, mais au moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui lui inondait le coeur ; mais leurs yeux exprimrent un mme sentiment, comme leurs mes se fondirent dans une mme pense : l'avenir tait  eux. Cette douce motion fut d'autant plus dlicieuse pour Charles au milieu de son immense chagrin, qu'elle tait moins attendue. Un coup de marteau rappela les deux femmes  leurs places. Par bonheur, elles purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver  l'ouvrage quand Grandet entra ; s'il les et rencontres sous la vote, il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupons. Aprs le djeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnit promise n'avait pas encore t donne, arriva de Froidfond, d'o il apportait un livre, des perdreaux tus dans le parc, des anguilles et deux brochets dus par les meuniers.
:Il embrassa Eugnie, et les deux femmes sortirent. L commena la scne o le pre Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur et port son ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver vers les sphres suprieures de la Socit, l'eussent envoy dans les congrs o se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y ft servi du gnie dont l'avait dot son intrt personnel, nul doute qu'il n'y et t glorieusement utile  la France. Nanmoins, peut-tre aussi serait-il galement probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Peut-tre en est-il des esprits comme de certains animaux, qui n'engendrent plus transplants hors des climats o ils naissent.
:-- Ceertainement, rpliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frre se no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. C, ce, c'es, c'est sr et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li, li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, tre sooons tous lles ra, ra, rapports trs avanvantatageuse aux in, in, in, intrts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir. Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis  Sau, au, aumur, moi, voyez-vous ! Mes prooovins ! mes fooosss, et, en, enfin j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce qu'un billet ? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup reu, je n'en ai jamais si, si, sign ... C, a, aaa se ssse touche, a s'essscooompte. Voilll tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di, dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...
:-- Mais, rpondit le vigneron, il y a ddddonc  boire et  manger dan, dans tout cela. Je, je, je ne sais rien,  mon ge, de toooutes ce, ce, ces choooses-l. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve, veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux r, r, rcoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures  Froidfond et des int, t, tressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma, maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous les di, diablles, o je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrter la dclaration de faillite, tre  Paris. On ne peut pas se trooou, ouver  la fois en, en, en deux endroits,  moins d'tre pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...
:Un coup de marteau qui annona l'arrive de la famille des Grassins, leur entre et leurs salutations empchrent Cruchot d'achever sa phrase. Le notaire fut content de cette interruption ; dj Grandet le regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intrieur ; mais d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable  un prsident de tribunal de premire instance d'aller  Paris pour y faire capituler des cranciers et y prter les mains  un tripotage qui froissait les lois de la stricte probit ; puis, n'ayant pas encore entendu le pre Grandet exprimant la moindre vellit de payer quoi que ce ft, il tremblait instinctivement de voir son neveu engag dans cette affaire. Il profita donc du moment o les des Grassins entraient pour prendre le prsident par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fentre.
:Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, o Nanon l'entendit remuant, fouillant, allant, venant, mais avec prcaution. Il ne voulait videmment rveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commenc par maudire en apercevant de la lumire dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugnie, proccupe de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et pour elle ce mourant tait Charles : elle l'avait quitt si ple, si dsespr ! peut-tre s'tait-il tu. Soudain elle s'enveloppa d'une coiffe, espce de pelisse  capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive lumire qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu ; puis elle se rassura bientt en entendant les pas pesants de Nanon et sa voix mle au hennissement de plusieurs chevaux.
:La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lcha le chien, se coucha l'paule meurtrie, et personne dans le quartier ne souponna ni le dpart de Grandet ni l'objet de son voyage. La discrtion du bonhomme tait complte. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison pleine d'or. Aprs avoir appris dans la matine par les causeries du port que l'or avait doubl de prix par suite de nombreux armements entrepris  Nantes, et que des spculateurs taient arrivs  Angers pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait  ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en rapporter en valeurs du receveur-gnral sur le trsor la somme ncessaire  l'achat de ses rentes aprs l'avoir grossie de l'agio.
:Nanon, madame Grandet, Eugnie s'examinrent mutuellement et en silence. La joie du vigneron les pouvantait toujours quand elle arrivait  son apoge. La soire fut bientt finie. D'abord le pre Grandet voulut se coucher de bonne heure ; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait dormir ; de mme que quand Auguste buvait la Pologne tait ivre. Puis Nanon, Charles et Eugnie n'taient pas moins las que le matre. Quant  madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les dsirs de son mari. Nanmoins, pendant les deux heures accordes  la digestion, le tonnelier, plus factieux qu'il ne l'avait jamais t, dit beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure de son esprit. Quand il eut aval son cassis, il regarda le verre.
:-- Mon garon ! mon garon, faut pas te dnuer comme a ... Qu'as-tu donc, ma femme ? dit-il en se tournant avec avidit vers elle, ah ! un d d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends tes boutons, mon garon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais ... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garon, qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compt que l'or brut, il y a peut-tre quelque chose  gagner sur les faons. Ainsi, voil qui est dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me prtera ; car je n'ai pas un rouge liard ici,  moins que Perrottet, qui est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l'aller voir.
:Depuis quelques jours, le maintien, les manires, les paroles de Charles taient devenus ceux d'un homme profondment afflig, mais qui, sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s'tait fait homme. Aussi jamais Eugnie ne prsuma-t-elle mieux du caractre de son cousin, qu'en le voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien  sa figure plie et  sa sombre contenance. Ce jour-l le deuil fut pris par les deux femmes, qui assistrent avec Charles  un Requiem clbr  la paroisse pour l'me de feu Guillaume Grandet.
:-- J'avais bien prsum d'Alphonse, il s'est conduit  merveille. Il a fait mes affaires avec prudence et loyaut. Je ne dois rien  Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'aprs les conseils d'un capitaine au long-cours, employ trois mille francs qui lui restaient en une pacotille compose de curiosits europennes desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirig mes colis sur Nantes, o se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours, Eugnie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-tre, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer  mon retour avant plusieurs annes. Ma chre cousine, ne mettez pas en balance ma vie et la vtre, je puis prir, peut-tre se prsentera-t-il pour vous un riche tablissement ...
:Ds que Charles eut annonc son dpart, Grandet se mit en mouvement pour faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intrt ; il se montra libral de tout ce qui ne cotait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prtendait vendre ses caisses trop cher ; il voulut alors  toute force les faire lui-mme, et y employa de vieilles planches ; il se leva ds le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses voliges et en confectionner de trs belles caisses dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles ; il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expdier en temps utile  Nantes.
:Pour ne point interrompre le cours des vnements qui se passrent au sein de la famille Grandet, il est ncessaire de jeter par anticipation un coup d'oeil sur les oprations que le bonhomme fit  Paris par l'entremise de des Grassins. Un mois aprs le dpart du banquier, Grandet possdait une inscription de cent mille livres de rente achete  quatre-vingts francs net. Les renseignements donns  sa mort par son inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumire sur les moyens que sa dfiance lui suggra pour changer le prix de l'inscription contre l'inscription elle-mme. Matre Cruchot pensa que Nanon fut,  son insu, l'instrument fidle du transport des fonds. Vers cette poque, la servante fit une absence de cinq jours, sous prtexte d'aller ranger quelque chose  Froidfond, comme si le bonhomme tait capable de laisser traner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les prvisions du tonnelier se ralisrent.
:-- Grandet de Saumur payera ! Six mois s'coulrent. Les Parisiens avaient rembours les effets en circulation et les conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier rsultat que voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois aprs la premire assemble, les deux liquidateurs distriburent quarante-sept pour cent  chaque crancier. Cette somme fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses gnralement quelconques appartenant  feu Guillaume Grandet, et qui fut faite avec une fidlit scrupuleuse. La plus exacte probit prsidait  cette liquidation. Les cranciers se plurent  reconnatre l'admirable et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circul convenablement, les cranciers demandrent le reste de leur argent. Il leur fallut crire une lettre collective  Grandet.
:Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc de bois rong par les vers et garni de mousse grise o ils s'taient dit tant de bonnes choses, de niaiseries, o ils avaient bti les chteaux en Espagne de leur joli mnage. Elle pensait  l'avenir en regardant le ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser ; puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel tait la chambre de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste, qui se glisse dans toutes les penses, et devient la substance, ou, comme eussent dit nos pres, l'toffe de la vie. Quand les soi-disant amis du pre Grandet venaient faire la partie le soir, elle tait gaie, elle dissimulait ; mais, pendant toute la matine, elle causait de Charles avec sa mre et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait compatir aux souffrances de sa jeune matresse sans manquer  ses devoirs envers son vieux patron, elle qui disait  Eugnie :
:-- Ta, ta, ta, ta, quelle langue ! comme tu commences l'anne, madame Grandet ? Tu n'as jamais tant parl. Cependant tu n'as pas mang de pain tremp dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh ! bien, reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur  l'chance de ton ge, quoique en gnral les La Bertellire soient faits de vieux ciment. Hein ! pas vrai ? cria-t-il aprs une pause. Enfin, nous en avons hrit, je leur pardonne. Et il toussa.
:-- Toujours gai, moi, Gai, gai, gai, le tonnelier, Raccommodez votre cuvier ! ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habill. Oui, nom d'un petit bonhomme, il fait solidement froid tout de mme. Nous djeunerons bien, ma femme. Des Grassins m'a envoy un pt de foies gras truff ! Je vais aller le chercher  la diligence. Il doit y avoir joint un double napolon pour Eugnie, vint lui dire le tonnelier  l'oreille. Je n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pices, je puis te dire cela  toi ; mais il a fallu les lcher pour les affaires. Et, pour clbrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
:-- Mais l'on n'a jamais vu pareil enttement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la maison. Comment ! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or ! le seul or qu'il y avait ! et je ne saurai pas qui ? L'or est une chose chre. Les plus honntes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et mme chez les bourgeois ; mais donner de l'or, car vous l'avez donn  quelqu'un, hein ? Eugnie fut impassible. A-t-on vu pareille fille ! Est-ce moi qui suis votre pre ? Si vous l'avez plac, vous en avez un reu ...
:-- Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donn ton or pour rien, au moins. Voyons, dis ? Eugnie regarda son pre, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. Eugnie, vous tes chez moi, chez votre pre. Vous devez, pour y rester, vous soumettre  ses ordres. Les prtres vous ordonnent de m'obir. Eugnie baissa la tte. Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu' ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez !
:-- Je dcampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mre et la fille raisonnent et parlent comme si ... Brooouh ! Pouah ! Vous m'avez donn de cruelles trennes, Eugnie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez ! Ce que vous faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de votre pre en cachette  un fainant qui vous dvorera votre coeur quand vous n'aurez plus que a  lui prter ? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il n'a ni coeur ni me, puisqu'il ose emporter le trsor d'une pauvre fille sans l'agrment des parents.
:-- Messieurs, dit-elle en s'avanant par un mouvement plein de fiert, je vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon pre est matre chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obir. Sa conduite ne saurait tre soumise  l'approbation ni  la dsapprobation du monde, il n'en est comptable qu' Dieu. Je rclame de votre amiti le plus profond silence  cet gard. Blmer mon pre serait attaquer notre propre considration. Je vous sais gr, messieurs, de l'intrt que vous me tmoignez ; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai t instruite par hasard.
:-- Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de vieux amis ; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus que moi d'intrt  ce qui vous concerne ; j'ai donc d vous dire cela. Maintenant, arrive qui plante, vous tes majeur, vous savez vous conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amne. Il s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-tre. Aprs tout, vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile. Songez donc  la situation o vous seriez, vis--vis votre fille, si madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes  Eugnie, puisque vous tes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de rclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, elle succde  sa mre, de qui vous ne pouvez pas hriter.
:Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait  toutes jambes vers ses closeries en tchant de mettre en ordre ses ides renverses. Grandet commenait alors sa soixante-seizime anne. Depuis deux ans principalement, son avarice s'tait accrue comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a t consacre  une ide dominante, son sentiment avait affectionn plus particulirement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession de l'or tait devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la moindre partie de ses biens  la mort de sa femme lui paraissait une chose _contre nature_. Dclarer sa fortune  sa fille, inventorier l'universalit de ses biens meubles et immeubles pour les liciter ?...
:-- Enfin, monsieur Bergerin, rpondit Grandet, vous tes un homme d'honneur, pas vrai ? Je me fie  vous, venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme ; je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que a paraisse, parce que, chez moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'me. J'ai du chagrin. Le chagrin est entr chez moi avec la mort de mon frre pour lequel je dpense,  Paris, des sommes ... les yeux de la tte, enfin ! et a ne finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la, quand mme il faudrait dpenser pour a cent ou deux cents francs.
:Le lendemain de cette mort, Eugnie trouva de nouveaux motifs de s'attacher  cette maison o elle tait ne, o elle avait tant souffert, o sa mre venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la croise et la chaise  patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle crut avoir mconnu l'me de son vieux pre en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres : il venait lui donner le bras pour descendre au djeuner ; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures entires ; enfin il la couvait comme si elle et t d'or. Le vieux tonnelier se ressemblait si peu  lui-mme, il tremblait tellement devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, tmoins de sa faiblesse, l'attriburent  son grand ge, et craignirent ainsi quelque affaiblissement dans ses facults ; mais le jour o la famille prit le deuil, aprs le dner auquel fut convi matre Cruchot, qui seul connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.
:Eugnie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant que Nanon  qui elle pt jeter un regard avec la certitude d'tre entendue et comprise, Nanon, le seul tre qui l'aimt pour elle et avec qui elle pt causer de ses chagrins. La grande Nanon tait une providence pour Eugnie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une humble amie. Aprs la mort de son pre, Eugnie apprit par matre Cruchot qu'elle possdait trois cent mille livres de rente en biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions placs en trois pour cent  soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept francs ; plus deux millions en or et cent mille francs en cus, sans compter les arrrages  recevoir. L'estimation totale de ses biens allait  dix-sept millions.
:Au commencement du mois d'aot de cette anne, Eugnie tait assise sur le petit banc de bois o son cousin lui avait jur un ternel amour, et o elle venait djeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se complaisait en ce moment, par la plus frache, la plus joyeuse matine,  repasser dans sa mmoire les grands, les petits vnements de son amour, et les catastrophes dont il avait t suivi. Le soleil clairait le joli pan de mur tout fendill, presque en ruines, auquel il tait dfendu de toucher, de par la fantasque hritire, quoique Cornoiller rptt souvent  sa femme qu'on serait cras dessous quelque jour. En ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre  madame Cornoiller, qui vint au jardin en criant :
:Elle vint  pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude, elle ne passa point par le couloir ; mais elle retrouva le souvenir de son cousin dans ce vieux salon gris, sur la chemine duquel tait toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins  son djeuner, ainsi que du sucrier de vieux Svres. Cette matine devait tre solennelle et pleine d'vnements pour elle. Nanon lui annona le cur de la paroisse. Ce cur, parent des Cruchot, tait dans les intrts du prsident de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abb l'avait dtermin  parler  mademoiselle Grandet, dans un sens purement religieux, de l'obligation o elle tait de contracter mariage. En voyant son pasteur, Eugnie crut qu'il venait chercher les mille francs qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit  Nanon de les aller chercher ; mais le cur se prit  sourire.
:-- La mort ! mais vous avez de grandes obligations  remplir envers la Socit, mademoiselle. N'tes-vous donc pas la mre des pauvres auxquels vous donnez des vtements, du bois en hiver et du travail en t ? Votre grande fortune est un prt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement accepte ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'gosme ; quant  rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord, pourriez-vous grer seule votre immense fortune ? vous la perdriez peut-tre. Vous auriez bientt mille procs, et vous seriez engarrie en d'inextricables difficults. Croyez votre pasteur : un poux vous est utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donn. Je vous parle comme  une ouaille chrie. Vous aimez trop sincrement Dieu pour ne pas faire votre salut au milieu du monde, dont vous tes un des plus beaux ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.
:-- Voici douze cent mille francs, monsieur le prsident, dit-elle en tirant un papier de son sein ; partez pour Paris, non pas demain, non pas cette nuit, mais  l'instant mme. Rendez-vous chez monsieur des Grassins, sachez-y le nom de tous les cranciers de mon oncle, rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intrts  cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu' celui du remboursement, enfin veillez  faire faire une quittance gnrale et notarie, bien en forme Vous tes magistrat, je ne me fie qu' vous en cette affaire. Vous tes un homme loyal, un galant homme ; je m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie  l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.
:MON COUSIN, monsieur le prsident de Bonfons s'est charg de vous remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle par laquelle je reconnais les avoir reues de vous. On m'a parl de faillite !... J'ai pens que le fils d'un failli ne pouvait peut-tre pas pouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jug de mon esprit et de mes manires : je n'ai sans doute rien du monde, je n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premires amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que l'honneur de votre pre. Adieu, vous aurez toujours une fidle amie dans votre cousine,
:La main de cette femme panse les plaies secrtes de toutes les familles. Eugnie marche au ciel accompagne d'un cortge de bienfaits. La grandeur de son me amoindrit les petitesses de son ducation et les coutumes de sa vie premire. Telle est l'histoire de cette femme, qui n'est pas du monde au milieu du monde ; qui, faite pour tre magnifiquement pouse et mre, n'a ni mari, ni enfants, ni famille. Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle. Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de Froidfond dont la famille commence  cerner la riche veuve comme jadis avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les intrts du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du monde.
