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:C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie  la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se dit  premire vue : voil un brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc. 
: Monsiou  est une appellation gnrale que les Anglais se croient obligs d'appliquer  tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils s'imagineraient manquer  toutes les rgles de la civilit en ne dsignant pas un Italien sous le titre de  Signor  et un Allemand sous celui de  Herr . Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble la nationalit des gens. 
:Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le docteur,  premire vue, classa dans la grande famille des  ttes de mort . Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents blanches, ses cavits temporales presque  nu sous une peau parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de vrille lui donnaient des titres incontestables  cette qualification. Son squelette disparaissait des talons  l'occiput sous un  ulster-coat   grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne d'un sac de voyage en cuir verni. 
:-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir  Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait  la carrire mdicale. Il mourut, en 1832,  Palaiseau, prs Versailles, o mon pre exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822. 
:Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme, et le bon docteur ne put entirement chapper  l'motion qu'une certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide promenade de quelques minutes  travers la chambre. Il reprit ensuite possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps absorb en de profondes rflexions. 
:Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus importants,  l'adresse de  Monsieur Octave Sarrasin, lve  l'Ecole centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris , le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme plus  ses millions. 
:Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique mais bienfaisante s'tait de vive force impose  lui. Au lyce Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. 
:C'est d'ailleurs  son nergie persistante et surabondante pour deux hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait  pistonn , pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti amicale, pareil  celui qu'un lion pourrait accorder  un jeune chien. Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante anmique et de la faire fructifier auprs de lui. 
:La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours, Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de chasseurs  pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple. 
:Cte  cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure campagne du sige. Marcel avait reu  Champigny une balle au bras droit ;  Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six mtres. Mais ces six mtres-l taient tout. 
:Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage  Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement parisien. 
: Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une ide juste, si elles n'avaient  leur disposition les ressources d'une reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui verserait un franc  chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'hritier d'un demi-milliard de francs ! 
:-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit droit et sens, que ce gros hritage ft rduit  des proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente  partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or !  
: Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu  l'Ecole centrale !... Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter !  
:-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre, et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... 
:En arrivant  la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait  peine si le trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de l'existence individuelle du mdecin franais. 
:Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait  dclarer la sance ouverte ou leve et  donner mcaniquement la parole aux orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. 
:Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes,  la faon des yeux de poupe ou de mannequin. 
:Lord Glandover la lui accorda  l'instant et par prfrence mme au docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest  la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment l'intonation toute spciale de la voix du prsident. 
:Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient  son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de raliser un programme si extravagant. 
: Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et  la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre consacrs  un tel essai !  
:Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commenait  rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la Gazette de Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta le 1er novembre  Rotterdam. 
:Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit au travail. 
:-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en 1792  mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien  l'arme de Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle crites  sa soeur, et de nombreuses traditions de son passage  la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices dment lgalises qui tablissent ma filiation.  
:A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme ordre. 
:Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme un voyageur pench  l'avant d'un navire voit le port o il croyait entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout  l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer  l'tat gazeux et s'vanouir ! 
:Que faire ?... Hem !... C'tait difficile  dterminer. Plus difficile encore  raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment un peu lente, pede claudo... hem !... hem !... mais d'autant plus sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois... hem !... hem !... ses titres taient suffisants !... 
:Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta  Herr Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour amener M. Sarrasin  composition, il fallait un peu traner les choses afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt  une transaction. 
:Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore superbe. Il tait tout prt  signer, il ne demandait qu' signer, il aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing, au solicitor Sharp,  toute la haute banque et  toute la chicane du Royaume-Uni. 
:La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien certainement, visionnaire ! 
:Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit, n'en tait pas  avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant  Marcel pour l'inviter  l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna  penser au jeune Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le docteur ajoutait : 
: Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par consquent, servir la France.  
:Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon,  dix lieues du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse amricaine. 
:Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment  l'autre s'abmer dans de mystrieuses profondeurs. 
:Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic.  et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante, gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de mmoire d'homme on n'y a vu un papillon. 
:Grce  la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de terre comme  un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d  leur crasante supriorit une clbrit universelle. 
:En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas  dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des proprits spciales. Il court  cet gard des lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sr, c'est que personne n'en sait le fin mot. 
:En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre, signe et paraphe. 
:C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu,  la mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de laine sans col et d'un pantalon de velours  ctes, engouffr dans de grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe brune. 
: Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et  vous prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous entrez dans un autre secteur que le vtre , ajouta-t-il au moment o le nouveau venu s'loignait. 
:Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss, sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde muraille s'levait, pareille  la muraille extrieure, ce qui indiquait la configuration de la Cit de l'Acier. 
: Vous devez tre  la porte K tous les matins  sept heures, prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence  votre numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc plac  la porte de l'atelier et qui n'est ouvert qu' cet instant. 
:-- Non. Vous devez vous procurer une demeure  l'extrieur, mais vous pourrez prendre vos repas  la cantine de l'atelier pour un prix trs modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement... Commencez-vous aujourd'hui ? 
:De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines d'autant de fours  puddler, maonns  leur base. Il y en avait cinquante sur chaque range. 
:Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et commena  manoeuvrer. 
:Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur  l'ouvrage, soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut. 
:Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe, se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit  fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se succdaient en cadence et faisaient : 
:Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien  son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl une quantit tout  fait insuffisante de monnaie hmatique. 
: Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin !  
:Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui s'enfonait dans le boyau troit et vertical,  cinq, six cents mtres, -- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de mettre pied  terre ! 
:Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un  droite, l'autre  gauche ; les rouleurs allant  leur wagon ; les piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant  remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies, posant les rails ; les maons assemblant les votes... 
:Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard  un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent  angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !... 
:Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la borde de nuit. Mais son garon,  elle, ne reprenait pas place dans la benne. Il se rendait  l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il mangeait  son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile  ses pieds, avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait sur la litire de paille. 
: Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort  faire pour tomber juste ! 
:Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander  dame Bauer si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la direction du puits Albrecht. 
:Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands de  coco  portent  Paris sur le dos. Ce sont des caisses  air comprim, mises en communication avec les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit  l'aide de soufflets spciaux, construits de manire  se vider compltement. Le nez serr dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable. 
:En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait avoir pass inaperu et se trouver tout simplement  la maison ; mais Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles recherches. 
:Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme gris, sabre au ct et revolver  la ceinture, se trouvaient dans la loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un couvent clotr, avait deux portes, l'une  l'extrieur, l'autre intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps. 
:Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses. Les figures qu'il traait  la craie sur le tableau taient nettes, aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il l'avait apprise. 
:Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours  ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme  les forcer sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ; Jamais un ensemble ! 
:N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu  accomplir ses menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour but en taient une preuve. 
:Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour ainsi dire  demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes thoriques. 
: Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon !  La vrit est que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il s'tait religieusement attach  rgler l-dessus sa conduite de tous les instants. 
:Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles humaines, il en arrivait aisment  se contenter de  paratre  suprieur, et surtout de faire illusion  son subordonn. 
:Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq mois de sjour  la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de guerre. 
:C'tait un soir, le 5 septembre,  la fin du dner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en rose au lieu de tomber en flocons. 
: Oui, c'est fcheux  constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement  augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent du nouveau et que nous nous en apercevrons  la premire occasion ! 
:Fallait-il en arriver  ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze, tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire fonderie de canons du monde entier, voir  ses pieds les rois et les parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !... Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible d'endurer un pareil supplice ! 
:L, une porte de chne fut ouverte  l'aide d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le temps. 
:-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient  vous dvoiler mes secrets ! La poudre  gros grains a fait son temps. Celle dont je me sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois suprieure  celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse ! 
:Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, redescendirent  l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient pu tre pris  distance pour d'autres canons dmonts.  Voil nos obus , dit Herr Schultze. 
:Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne ressemblaient  rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus extrieurement d'une chemise de plomb propre  se mouler sur les rayures de la pice, ferms  l'arrire par une plaque d'acier boulonne et  l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton de percussion. 
: Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en fondant une ville isole, a mis sans s'en douter  ma porte le plus magnifique champ d'expriences.  
: Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je parviendrais, avant cette date du 13 septembre,  quitter Stahlstadt, comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier : "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le fer ! Fuyez tous !"  
:Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? Non. Ce n'tait pas assez d'chapper  leur surveillance. Il fallait encore trouver la possibilit de passer par le canal,  travers la masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie, dj condamne, tait fait depuis longtemps. 
:Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons billaient et s'tiraient  l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs ttes se renversrent sur le dossier du banc. 
:Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques, locomotives, machines  vapeur, locomobiles, pompes d'puisement, turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y manquaient pas. 
:La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre  excution. En mme temps qu'il allait prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer. 
:Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier, propre  scier le fer, qui tait pendue  un des rteliers d'outils, et de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de lgers modles en bois de sapin. 
:Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires combustibles, projetait d'intenses flammes  travers les fentres de la salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt, et les pompiers, tranant leurs engins  vapeur, accouraient de toutes parts. 
:En quelques minutes, les chaudires  vapeur avaient t mises en pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit. C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait  son contact au lieu de l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice  la fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on devait renoncer  tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de cet incendie tait grandiose et terrible. 
:Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait sept  huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier. 
:Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de l'usine. 
:Un mois avant l'poque  laquelle se passaient les vnements qui ont t raconts ci-dessus, une revue  couverture saumon, intitule Unsere Centurie (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet de France-Ville, article qui fut particulirement got par les dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel. 
: Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande rpublique amricaine, grce  la proportion considrable d'migrants que renferme sa population, a de longue date habitu le monde  une succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arrive au plus haut degr de prosprit. 
: On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que la fivre de 1'or vnt se mettre  la traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les ppites taient petites et rares. 
: La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc du Pacific-Railroad et tombant  la ville de Sacramento. On eut soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces travaux et ceux du port furent pousss avec une activit extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce jour rests en Europe. 
: 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement  l'usage ordinaire, placs  l'tage suprieur et en communication avec la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire artificielle et l'eau, mise  prix rduit  la disposition des habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux  cet tage. 
: 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de bois ou de houille, mais  toute chemine correspond une bouche d'appel d'air extrieur. Quant  la fume, au lieu d'tre expulse par les toits, elle s'engage  travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire des maisons,  raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge  l'tat incolore,  une hauteur de trente-cinq mtres, dans l'atmosphre. 
: Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre ans  suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue tous  une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur leurs simples habits comme un dshonneur vritable. 
: Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes  volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et multiplies autant qu'il est ncessaire. 
: Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en sommes venus insensiblement  parler de cette cit singulire comme d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874. 
: Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou. Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut, les maisons taient livres  des prix trs modrs et loues  des conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la douceur du climat ont contribu  appeler l'migration. A l'heure qu'il est, France-Ville compte prs de cent mille habitants. 
:Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait migr avec sa femme et sa fille  la cte de l'Oregon, Octave tait rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro un. 
:Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave  Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son intelligence  un degr suprieur de culture et de force, et le joli garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de club et d'curie ? 
:Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il demeurait donc  France-Ville dans la maison du docteur. 
:Sa soeur Jeanne,  en juger du moins par l'apparence, tait alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans,  laquelle son sjour de quatre annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits amricaines, ajoutes  toutes les grces franaises. Sa mre disait parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue. 
:Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu,  sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de Scession, qui avait laiss un bras  Pittsburgh et une oreille  Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un autre  la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de l'enseignement dans la nouvelle cit. 
:A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des cits. 
: New York, 8 septembre. -- Un violent attentat contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine que de formidables armements se font  Stahlstadt dans le but d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise. Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de dfense... etc.  
:Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait  croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu' vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit. 
: Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares viendraient anantir  son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois germain, en soit capable !  
:-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer  nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions  les fabriquer, puisque les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre l'investissement impossible. 
:L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs formidables qu'annonait le New York Herald, destins  dtruire France-Ville et ses habitants. 
:Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait calme et rsolue. Ses vtements  demi colls  son corps et encore souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de passer par de terribles preuves. 
: Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait condamn  mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez  temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! 
:C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre enfin, s'il revenait  la vie ! 
:Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, descendirent dans les caves, rsigns  subir les horreurs d'un bombardement ; les autres,  pied,  cheval, en voiture, gagnrent la campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui pouvait servir  combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre, du sable. 
: Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, s'il reste  craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir !  
:Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration de faon  la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la clart succdant aux tnbres, le calme  l'angoisse. Non seulement le projectile ne toucherait pas  la cit du docteur, mais il ne toucherait   rien du tout . Il tait destin  se perdre dans l'espace ! 
: Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer. 
: Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas port, que votre but, grce  Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal  personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est aujourd'hui,  votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif. 
: C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre obus trop perfectionn passer hier soir,  onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera  graviter ainsi jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale vingt fois suprieure  la vitesse actuelle, soit dix mille mtres  la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin  toujours circuler autour de notre globe. 
:Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau devait tre hors d'usage. 
:Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible  son indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle colre ! 
:Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit connatre au docteur Sarrasin et  ses amis tout ce qu'il savait des prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution. 
: Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de rsistance  ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que d'avoir  lutter contre des engins mal connus.  
:Les dpches tlgraphiques commencrent alors  pleuvoir de tous les points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de papier bleu, lue  tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt s'ajouter sur la muraille du nord  la collection des tlgrammes placards par les gardes de la Bourse. 
:A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle de Herr Schultze, commencrent  inonder la place. C'tait la Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis le menu fretin des maisons de troisime ordre. 
:Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. Tombs  zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre, ils se trouvrent subitement ports  cent quatre-vingts dollars l'cre demand ! 
:Ds le soir mme, les boutiques  nouvelles furent prises d'assaut. Mais le Herald comme la Tribune, l'Alto comme le Guardian, l'Echo comme le Globe, eurent beau inscrire en caractres gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces informations se rduisaient, en somme, presque  nant. 
:Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait de soixante millions. 
:Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur, qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. 
:Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute  l'autre dominait encore obscurment les inquitudes. 
:Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song seulement  sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun, vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --, comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite de son mandat, avait attendu, temporis,  vu venir  les vnements. 
:A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi, sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida pas aisment  souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze s'tait drob  ses cranciers. 
:C'est tout ce que les reporters purent arriver  savoir. Le clbre Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi  soutirer des aveux politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple correspondant du World, annonc au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de s'avouer  eux-mmes que la Tribune et le World ne pourraient encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. 
:Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans l'impossibilit de le saisir. 
:Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois  venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis. Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne pouvaient agir. 
:Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque chemine qui avait cess de fumer  l'usine, on vit natre un cabaret dans les villages d'alentour. 
:Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui se rvlait  eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l, s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv, l'un  l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une autre enclume, un autre foyer... 
:Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes  cette nue d'oiseaux de proie  face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de misre ! 
:Sans doute,  la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr Schultze devait,  un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier  sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur le qui-vive. 
:Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais, accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser  ce qui pouvait  toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur accumulation, ne permit plus de doute... 
:Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la  patrie  tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait. 
:Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il le lui avait dpeint, n'tait pas homme  disparatre impunment pour les autres,  s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !... 
: C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller  Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme la permission d'emmener Octave avec moi. 
:Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq  six mtres. 
:Il fallut plus d'une heure pour russir  amarrer un bout de cble, en le lanant  tour de bras  l'une des poutrelles. Aprs bien des peines pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant  la corde, put se hisser  la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui fit alors passer une  une les armes et munitions ; puis, il prit  son tour le mme chemin. 
:Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre  Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui, de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme pour leur dire : 
:Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur expdition. 
:Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher une, et enfin,  l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume. 
:Tout  coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille  celle de trois ou quatre batteries de canons tonnant  la fois, dchira les airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux  trois secondes, une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol. 
:Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives, Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers voisins du Bloc central ressemblaient  ceux d'une ville bombarde. De toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire, retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets, s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines. 
:De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente  son esprit, tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique, devenait, dans le second, une attaque  main arme avec effraction. 
:Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter un quatrime. 
:En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin prsentable. Il le planta alors  la place qu'il occupait, de manire  laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : 
:Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de larmes enfermes dans ces plis muets  l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces enveloppes fragiles mais inviolables. 
:Il commena donc  enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas  dcouvrir le passage masqu qu'il avait un jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un  un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul  possder le secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime. 
: O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre  sa porte,  l'abri des regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ?  
:L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur. Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une blouissante lumire blanchtre n'et filtr  travers l'paisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil, il apparat dans toute sa puret. 
:L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui sortait  travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre. 
:Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant, grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois, cach  tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans sa cuvette ! 
:Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un instant  briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir  une mort certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier. 
:Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe lectrique ? 
: Ordre  B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante et complte. -- Ne changez pas un iota  ce que j'ai dcid. -- Je veux que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable. 
:-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu  rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait compt bien  tort pour tre  lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration,  l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne contre lui et contre son but ! 
:-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort, peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ? 
: Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et s'tait tendue jusqu'aux instruments ! 
:Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait voulu discrtement ou distraitement tter le pouls. 
:A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout  la fois son bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte de ce petit incident. 
: "Mais enfin, disait  sa fille la mre de la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis. Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts,  des demandes que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins premptoire d'ordinaire !" 
: Mais, soit qu'il ne tnt pas  entrer dans cette bagarre, soit qu'il trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout. 
: "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard, ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est  lui d'attendre... 
:Pris  l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !... 
