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:Nanmoins, faisant rflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient pas revivre le jeune homme, et que, les quarante jours finissant, je pourrais tre surpris par son pre, je sortis de cette demeure souterraine et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse pierre sur l'entre et la couvris de terre.
:J'eus  peine achev que, portant la vue sur la mer du ct de la terre ferme, j'aperus le btiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, me consultant sur ce que j'avais  faire, je dis en moi-mme : Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrter et massacrer peut-tre par ses esclaves quand il aura vu son fils dans l'tat o je l'ai mis. Tout ce que je pourrai allguer pour me justifier ne le persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire  son ressentiment que de m'y exposer.
:Il revint toutefois de ce long vanouissement. Alors les esclaves apportrent le corps de son fils, revtu de ses plus beaux habillements, et ds que la fosse qu'on lui faisait fut acheve, on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baign de larmes, lui jeta, le premier, un peu de terre, aprs quoi les esclaves en comblrent la fosse.
:Cela tant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlev, et embarqu avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accabl de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espce de brancard et transport dans le vaisseau, qui remit  la voile. Il s'loigna de l'le en peu de temps et je le perdis de vue. Le jour, qui clairait dj l'appartement du sultan des Indes, obligea Scheherazade  s'arrter en cet endroit. Schahriar se leva  son ordinaire, et par la mme raison que le jour prcdent, prolongea encore la vie de la sultane, qu'il laissa avec Dinarzade.
:Aprs le dpart, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je restai seul dans l'le ; je passais la nuit dans la demeure souterraine, qui n'avait pas t rebouche, et le jour je me promenais autour de l'le, et m'arrtais dans les endroits les plus propres  prendre du repos quand j'en avais besoin.
:Je m'arrtai prs de ce chteau et m'assis, autant pour en considrer la structure admirable que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je n'avais pas encore donn  cette maison magnifique toute l'attention qu'elle mritait, quand j'aperus dix jeunes hommes bien faits, qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut assez surprenant, ils taient tous borgnes de l'oeil droit. Ils accompagnaient un vieillard d'une taille haute et d'un air vnrable.
:Aprs que j'eus achev mon discours, ces jeunes seigneurs me prirent d'entrer avec eux dans le chteau. J'acceptai leur offre. Nous traversmes une infinit de salles, d'antichambres, de chambres et de cabinets fort proprement meubls, et nous arrivmes dans un grand salon, o il y avait en rond dix petits sofas bleus et spars, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce rond tait un onzime sofa moins lev et de la mme couleur, sur lequel se plaa le vieillard dont on a parl, et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.
:Le vieillard ne demeura pas longtemps assis. Il se leva et sortit ; mais il revint quelques moments aprs, apportant le souper des dix seigneurs, auxquels il distribua  chacun sa portion en particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul,  l'exemple des autres, et sur la fin du repas, le mme vieillard nous prsenta une tasse de vin  chacun.
:Mon histoire leur avait paru si extraordinaire qu'ils me la firent rpter  l'issue du souper, et elle donna lieu  un entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs faisant rflexion qu'il tait tard, dit au vieillard : Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir.  ces mots, le vieillard se leva et entra dans un cabinet, d'o il apporta sur sa tte dix bassins, l'un aprs l'autre, tous couverts d'une toffe bleue. Il en posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
:Ils dcouvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, du charbon en poudre et du noir  noircir. Ils mlrent toutes ces choses ensemble, et commencrent  s'en frotter et barbouiller le visage, de manire qu'ils taient affreux  voir. Aprs s'tre noircis de la sorte, ils se mirent a pleurer et  se frapper la tte et la poitrine en criant sans cesse : Voil le fruit de notre oisivet et de nos dbauches !
:Ils passrent presque toute la nuit dans cette trange occupation. Ils la cessrent enfin ; aprs quoi le vieillard leur apporta de l'eau dont ils se lavrent le visage et les mains ; ils quittrent aussi leurs habits, qui taient gts, et en prirent d'autres, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses tonnantes dont je venais d'tre spectateur.
:Nous passmes la journe  nous entretenir de choses indiffrentes, et quand la nuit fut venue, aprs avoir tous soup sparment, le vieillard apporta encore les bassins bleus ; les jeunes seigneurs se barbouillrent, ils pleurrent, se frapprent et crirent : Voil le fruit de notre oisivet et de nos dbauches ! Ils firent, le lendemain et les jours suivants, la mme action.
: la fin je ne pus rsister  ma curiosit, et je les priai trs srieusement de la contenter ou de m'enseigner par quel chemin je pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'tait pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il me ft permis d'en savoir les motifs.
:Il me reprsenta encore que quand j'aurais perdu un oeil, je ne devais point esprer de demeurer avec eux, suppos que j'eusse cette pense, parce que leur nombre tait complet et qu'il ne pouvait pas tre augment. Je leur dis que je me ferais un plaisir de ne me sparer jamais d'aussi honntes gens qu'eux ; mais que si c'tait une ncessit, j'tais prt encore  m'y soumettre, puisqu' quelque prix que ce ft, je souhaitais qu'ils m'accordassent ce que je leur demandais.
:En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte et dit au sultan des Indes : Comme ma soeur m'a rveille aujourd'hui un peu plus tt que de coutume, je commenais  craindre d'ennuyer votre majest ; mais voil le jour qui parat  propos et m'impose silence. La curiosit de Schahriar l'emporta encore sur le serment cruel qu'il avait fait.
:Lorsque je me sentis  terre, je ne manquai pas de me servir du couteau, je fendis la peau, me dveloppai et parus devant le roc, qui s'envola ds qu'il m'aperut. Ce roc est un oiseau blanc d'une grandeur et d'une grosseur monstrueuse ; pour sa force, elle est telle qu'il enlve les lphants dans les plaines et les porte sur le sommet des montagnes, o il en fait sa pture.
:Aprs beaucoup de rsistance de ma part, elles me forcrent de m'asseoir dans une place un peu leve au-dessus des leurs, et comme je tmoignais que cela me faisait de la peine : C'est votre place, me dirent-elles, vous tes de ce moment notre seigneur, notre matre et notre juge, et nous sommes vos esclaves, prtes  recevoir vos commandements.
:La mme dame qui m'avait parl reprit : Nous sommes trs persuades de votre honntet, et nous voyons bien que la crainte de faire natre de la jalousie entre nous vous retient ; mais que cette discrtion ne vous arrte pas : nous vous avertissons que le bonheur de celle que vous choisirez ne fera point de jalouses, car nous sommes convenues que tous les jours nous aurions l'une aprs l'autre le mme honneur, et qu'au bout des quarante jours ce sera  recommencer. Choisissez donc librement, et ne perdez pas un temps que vous devez donner au repos, dont vous avez besoin.
:Mais il est jour, sire, dit Scheherazade au sultan, et votre majest voudra bien me permettre de laisser le prince calender avec sa dame. Schahriar ne rpondit rien, mais il dit en lui-mme en se levant. Il faut avouer que le conte est parfaitement beau : j'aurais le plus grand tort du monde de ne me pas donner le loisir de l'entendre jusqu' la fin.
:J'avais, dit-il,  peine achev de m'habiller le lendemain, que les trente-neuf autres dames vinrent dans mon appartement, toutes pares autrement que le jour prcdent. Elles me souhaitrent le bonjour et me demandrent des nouvelles de ma sant. Ensuite elles me conduisirent au bain, o elles me lavrent elles-mmes et me rendirent malgr moi tous les services dont on y a besoin, et lorsque j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui tait encore plus magnifique que le premier.
:Nous passmes la journe presque toujours  table, et quand l'heure de se coucher fut venue, elles me prirent encore de choisir une d'entre elles pour me tenir compagnie. Enfin, madame, pour ne vous point ennuyer en rptant toujours la mme chose, je vous dirai que je passai une anne entire avec les quarante dames, en les recevant dans mon lit l'une aprs l'autre, et que pendant tout ce temps-l, cette vie voluptueuse ne fut point interrompue par le moindre chagrin.
:Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une vritable douleur. Je ne manquai pas de leur tmoigner que leur absence me causerait beaucoup de peine, et je les remerciai des bons avis qu'elles me donnaient. Je les assurai que j'en profiterais et que je ferais des choses encore plus difficiles pour me procurer le bonheur de passer le reste de mes jours avec des dames d'un si rare mrite. Nos adieux furent des plus tendres ; je les embrassai toutes l'une aprs l'autre ; elles partirent ensuite, et je restai seul dans le chteau.
:D'ailleurs, cette volire tait d'une grande propret ;  voir sa capacit, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la tenir aussi nette qu'elle tait. Personne, toutefois, n'y paraissait, non plus que dans les jardins o j'avais t, dans lesquels je n'avais pas remarqu une mauvaise herbe, ni la moindre superfluit qui m'et bless la vue.
:Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrime porte. Si ce que j'avais vu le jour prcdent avait t capable de me causer de la surprise, ce que je vis alors me ravit en extase. Je mis le pied dans une grande cour environne d'un btiment d'une architecture merveilleuse dont je ne vous ferai point la description, pour viter la prolixit.
:Rempli de surprise et d'admiration, je m'criai, aprs avoir vu toutes ces richesses : Non, quand tous les trsors de tous les rois de l'univers seraient assembls en un mme lieu, ils n'approcheraient pas de ceux-ci. Quel est mon bonheur de possder tous ces biens avec tant d'aimables princesses !
:Je ne m'arrterai point, madame,  vous faire le dtail de toutes les autres choses rares et prcieuses que je vis les jours suivants. Je vous dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes et admirer tout ce qui s'offrit  ma vue. Il ne restait plus que la centime porte, dont l'ouverture m'tait dfendue......
:Dinarzade, qui ne souhaitait pas moins ardemment que Schahriar d'apprendre quelles merveilles pouvaient tre renfermes sous la clef de la centime porte, appela la sultane de trs-bonne heure. Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie d'achever la surprenante histoire du troisime calender. - Il la continua de cette sorte, dit Scheherazade :
:J'tais, dit-il, au quarantime jour depuis le dpart des charmantes princesses. Si j'avais pu ce jour-l conserver sur moi le pouvoir que je devais avoir, je serais aujourd'hui le plus heureux de tous les hommes, au lieu que je suis le plus malheureux. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les revoir devait servir de frein  ma curiosit ; mais par une faiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai  la tentation du dmon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livr moi-mme  la peine que j'ai prouve.
:J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je n'eus pas avanc le pied pour entrer, qu'une odeur assez agrable, mais contraire  mon temprament, me fit tomber vanoui. Nanmoins, je revins  moi, et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosit, j'entrai aprs avoir attendu quelque temps que le grand air et modr cette odeur. Je n'en fus plus incommod.
:Je trouvai un lieu vaste, bien vot et dont le pav tait parsem de safran. Plusieurs flambeaux d'or massif avec des bougies allumes qui rendaient l'odeur d'alos et d'ambre gris, y servaient de lumire, et cette illumination tait encore augmente par des lampes d'or et d'argent remplies d'une huile compose de diverses sortes d'odeurs.
:Voil de quelle manire je devins borgne, et je me souvins bien alors de ce que m'avaient prdit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol et disparut. Je me relevai, fort afflig du malheur que j'avais cherch moi-mme. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon oeil, qui me faisait beaucoup de douleur. Je descendis et me trouvai dans un salon qui me fit connatre par les dix sofas disposs en rond, et un autre moins lev au milieu, que ce chteau tait celui d'o j'avais t enlev par le roc.
:Les dix jeunes seigneurs borgnes n'taient pas dans le salon. Je les y attendis, et ils arrivrent peu de temps aprs avec le vieillard. Ils ne parurent pas tonns de me revoir ni de la perte de mon oeil. Nous sommes bien fchs, me dirent-ils, de ne pouvoir vous fliciter sur votre retour de la manire que nous le souhaiterions. Mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur.
:Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin je suis arriv aujourd'hui en cette ville  l'entre de la nuit. J'ai rencontr  la porte ces calenders, mes confrres, tous trois fort surpris de nous voir borgnes du mme oeil. Mais nous n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrce qui nous est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le secours que vous nous avez gnreusement accord.
:Zobide, aprs avoir cout ce discours, semblait hsiter sur ce qu'elle devait dire. De quoi les calenders s'apercevant, la supplirent d'avoir pour les trois marchands de Moussoul la mme bont qu'elle avait eue pour eux. Eh bien ! leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez tous la mme obligation. Je vous fais grce, mais c'est  condition que vous sortirez tous de ce logis prsentement et que vous vous retirerez o il vous plaira.
:Le grand vizir arriva peu de temps aprs et lui rendit ses respects  son ordinaire : Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions  rgler prsentement ne sont pas fort pressantes ; celle des trois dames et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris. Allez, faites venir ces dames, et amenez en mme temps les calenders. Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.
:Quoique le calife et prononc ces paroles trs-distinctement et que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de crmonie, ne laissa pas de les leur rpter... Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour : si votre majest veut que je lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bont de prolonger encore ma vie jusqu' demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobide, qu'il n'avait pas peu d'envie d'entendre.
:Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai  raconter  votre majest est une des plus surprenantes dont on ait jamais ou parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs nes d'une mme mre et d'un mme pre, et je vous dirai par quel accident trange elles ont t changes en chiennes.
:Aprs la mort de notre pre, le bien qu'il nous avait laiss fut partag entre nous galement, et lorsque ces deux dernires soeurs eurent touch leur portion, elles se sparrent et allrent demeurer en particulier avec leur mre. Mes deux autres soeurs et moi restmes avec la ntre qui vivait encore, et qui depuis en mourant nous laissa  chacune mille sequins.
:Lorsque nous emes touch ce qui nous appartenait, mes deux ans, car je suis la cadette, se marirent, suivirent leurs maris et me laissrent seule. Peu de temps aprs leur mariage, le mari de la premire vendit tout ce qu'il avait de biens et de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur, ils passrent tous deux en Afrique. L, le mari dpensa en bonne chre et en dbauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait apport. Ensuite se voyant rduit  la dernire misre, il trouva un prtexte pour la rpudier, et la chassa.
:Nous demeurmes toutes deux et vcmes ensemble pendant plusieurs mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre troisime soeur et que nous tions surprises de ne pas apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais tat que notre ane. Son mari l'avait traite de la mme sorte ; je la reus avec la mme amiti.
:Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en tat de m'accompagner : je me fis dbarquer seule et j'allai droit  la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis et d'autres qui taient debout avec un bton  la main. Mais ils avaient tous l'air si hideux que j'en fus effraye. Remarquant toutefois qu'ils taient immobiles et qu'ils ne remuaient pas mme les yeux, je me rassurai, et m'tant approche d'eux, je reconnus qu'ils taient ptrifis.
:J'entrai dans la ville et passai par plusieurs rues o il y avait des hommes d'espace en espace dans toutes sortes d'attitudes, mais ils taient tous sans mouvement et ptrifis. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermes, et j'aperus dans celles qui taient ouvertes des personnes aussi ptrifies. Je jetai la vue sur les chemines, et n'en voyant pas sortir la fume, cela me fit juger que tout ce qui tait dans les maisons, de mme que ce qui tait dehors, tait chang en pierre.
:Je traversai une grande cour o il y avait beaucoup de monde. Les uns semblaient aller et les autres venir, et nanmoins ils ne bougeaient de leur place, parce qu'ils taient ptrifis comme ceux que j'avais dj vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-l dans une troisime ; mais ce n'tait partout qu'une solitude, et il y rgnait un silence affreux.
:M'tant avance dans une quatrime cour, j'y vis en face un trs beau btiment dont les fentres taient fermes d'un treillis d'or massif. Je jugeai que c'tait l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait dans une salle plusieurs eunuques noirs ptrifis. Je passai ensuite dans une chambre trs-richement meuble, o j'aperus une dame aussi change en pierre. Je connus que c'tait la reine  une couronne d'or qu'elle avait sur la tte et  un collier de perles trs-rondes et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de prs ; il me parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.
:Je vis aussi un petit tapis tendu, de la forme de ceux qu'on tend chez nous pour se poser dessus et faire la prire. Un jeune homme de bonne mine, assis sur ce tapis, rcitait avec grande attention l'Alcoran qui tait pos devant lui sur un petit pupitre.  cette vue, ravie d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire qu'il ft le seul vivant dans une ville o tout le monde tait ptrifi, et je ne doutais pas qu'il n'y et en cela quelque chose de trs-merveilleux.
:Ma chre dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de patience.  ces mots il ferma l'Alcoran, le mit dans un tui prcieux et le posa dans la niche. Je pris ce temps-l pour le considrer attentivement, et je lui trouvai tant de grce et de beaut que je sentis des mouvements que je n'avais jamais sentis jusqu'alors. Il me fit asseoir prs de lui, et avant qu'il comment son discours, je ne pus m'empcher de lui dire d'un air qui lui fit connatre les sentiments qu'il m'avait inspirs :
:Aimable seigneur, cher objet de mon me, on ne peut attendre avec plus d'impatience que j'attends l'claircissement de tant de choses surprenantes qui ont frapp ma vue depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en votre ville, et ma curiosit ne saurait tre assez tt satisfaite. Parlez, je vous en conjure ; apprenez-moi par quel miracle vous tes seul en vie parmi tant de personnes mortes d'une manire inoue.
:La mme voix se fit our trois annes de suite, mais personne ne s'tant converti, le dernier jour de la troisime,  trois ou quatre heures du matin, tous les habitants gnralement furent changs en pierre en un instant, chacun dans l'tat et la posture o il se trouva. Le roi mon pre prouva le mme sort : il fut mtamorphos en une pierre noire, tel qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mre eut une pareille destine.
:Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce chtiment terrible : depuis ce temps-l je continue de le servir avec plus de ferveur que jamais, et je suis persuad, ma belle dame, qu'il vous envoie pour ma consolation ; je lui en rends des grces infinies, car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.
:Ds que le jour parut nous sortmes du palais et nous rendmes au port, o nous trouvmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Aprs avoir prsent mes soeurs au prince, je leur racontai ce qui m'avait empche de revenir au vaisseau le jour prcdent, la rencontre du jeune prince, son histoire et le sujet de la dsolation d'une si belle ville.
:Les matelots employrent plusieurs jours  dbarquer les marchandises que j'avais apportes, et  embarquer  leur place tout ce qu'il y avait de plus prcieux dans le palais, en pierreries, en or et en argent. Nous laissmes les meubles et une infinit de pices d'orfvrerie, parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour transporter  Bagdad toutes les richesses que nous avions devant les yeux.
:Aprs que nous emes charg le vaisseau des choses que nous y voulmes mettre, nous prmes les provisions et l'eau dont nous jugemes avoir besoin pour notre voyage.  l'gard des provisions, il nous en restait encore beaucoup de celles que nous avions embarques  Balsora. Enfin nous mmes  la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter.
:Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, impatiente de savoir quel serait le succs de la navigation de Zobide, appela la sultane. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, de grce, l'histoire d'hier. Dites-nous si le jeune prince et Zobide arrivrent heureusement  Bagdad. - Vous l'allez apprendre, rpondit Scheherazade. Zobide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife :
:Depuis ce temps-l, je les ai traites chaque nuit,  regret, de la manire dont votre majest a t tmoin. Je leur tmoigne par mes pleurs avec combien de douleur et de rpugnance je m'acquitte d'un si cruel devoir, et vous voyez bien qu'en cela je suis plus  plaindre qu' blmer. S'il y a quelque chose qui me regarde dont vous puissiez souhaiter d'tre inform, ma soeur Amine vous en donnera l'claircissement par le rcit de son histoire.
:Aprs avoir cout Zobide avec admiration, le calife fit prier par son grand vizir l'agrable Amine, de vouloir bien lui expliquer pourquoi elle tait marque de cicatrices...... Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, il est jour, et je ne dois pas arrter davantage votre majest. Schahriar, persuad que l'histoire que Scheherazade avait  raconter ferait le dnouement des prcdentes, dit en lui-mme : Il faut que je me donne le plaisir tout entier. Il se leva, et rsolut de laisser vivre encore la sultane ce jour-l.
:Dinarzade souhaitait passionnment d'entendre l'histoire d'Amine ; c'est pourquoi, s'tant rveille longtemps avant le jour, elle dit  la sultane : Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-moi, je vous en conjure, pourquoi l'aimable Amine avait le sein tout couvert de cicatrices. - J'y consens, rpondit Scheherazade, et pour ne pas perdre le temps, vous saurez qu'Amine, s'adressant au calife, commena son histoire dans ces termes :
:La premire anne de notre mariage n'tait pas coule que je demeurai veuve et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait  quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait de reste pour me faire passer ma vie fort honntement. Cependant, ds que les premiers six mois de mon deuil furent passs, je me fis faire dix habits diffrents d'une si grande magnificence qu'ils revenaient  mille sequins chacun, et je commenai au bout de l'anne  les porter.
:Depuis la mort de mon mari je n'avais pas encore eu la pense de me remarier, mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. D'abord que j'eus consenti  la chose par un silence accompagn d'une rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains : un cabinet s'ouvrit aussitt, et il en sortit un jeune homme d'un air si majestueux et qui avait tant de grce, que je m'estimai heureuse d'avoir fait une si belle conqute. Il prit place auprs de moi, et je connus par l'entretien que nous emes que son mrite tait encore au-dessus de ce que sa soeur m'en avait dit.
:Lorsqu'elle vit que nous tions contents l'un de l'autre, elle frappa des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat de mariage, le signa et le fit signer aussi par quatre tmoins qu'il avait amens avec lui. La seule chose que mon nouvel poux exigea de moi, fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais  aucun homme qu' lui, et il me jura qu' cette condition j'aurais tout sujet d'tre contente de lui. Notre mariage fut conclu et achev de cette manire : ainsi je fus la principale actrice des noces auxquelles j'avais t invite seulement.
:La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai vanouie, et je demeurai assez longtemps en cet tat pour donner au marchand celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue  moi, je me sentis la joue tout ensanglante : la vieille dame et mes femmes avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'apert de rien et crt que ce n'tait qu'une faiblesse qui m'avait prise.
:Cette raison mit mon mari en colre : Cette action, dit-il, ne demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police d'arrter tous ces brutaux de porteurs et de les faire tous pendre. Dans la crainte que j'eus d'tre cause de la mort de tant d'innocents, je lui dis : Seigneur, je serais fche qu'on ft une si grande injustice ; gardez-vous bien de la commettre : je me croirais indigne de pardon si j'avais caus ce malheur. - Dites-moi donc sincrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.
:Mon fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et lev, je vous conjure de m'accorder sa grce. Considrez que l'on tue celui qui tue, et que vous allez fltrir votre rputation et perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colre si sanglante ! Elle pronona ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon poux.
:Le calife Haroun Alraschid fut trs-content d'avoir appris ce qu'il voulait savoir, et tmoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce qu'il venait d'entendre... Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, qui commence  paratre, ne me permet pas de raconter  votre majest ce que fit le calife pour mettre fin  l'enchantement des deux chiennes noires. Schahriar, jugeant que la sultane achverait la nuit suivante l'histoire des cinq dames et des trois calenders, se leva et lui laissa encore la vie jusqu'au lendemain.
:Sire, le calife, ayant satisfait sa curiosit, voulut donner des marques de sa grandeur et de sa gnrosit aux calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de sa bont. Sans se servir du ministre de son grand vizir, il dit lui-mme  Zobide : Madame, cette fe qui se fit voir d'abord  vous en serpent et qui vous a impos une si rigoureuse loi, cette fe ne vous a-t-elle point parl de sa demeure, ou plutt ne vous promit-elle pas de vous revoir et de rtablir les deux chiennes en leur premier tat ?
:Zobide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobide mit dessus tout le paquet de cheveux.  l'instant mme, le palais s'branla et la fe parut devant le calife, sous la figure d'une dame habille trs-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle  ce prince, vous me voyez prte  recevoir vos commandements. La dame qui vient de m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important ; pour lui en marquer ma reconnaissance, je l'ai venge de la perfidie de ses soeurs en les changeant en chiennes ; mais si votre majest le dsire, je vais leur rendre leur figure naturelle.
:Ils passrent par plusieurs places et par plusieurs marchs, et en entrant dans une petite rue, ils virent au clair de la lune un bon homme  barbe blanche, qui avait la taille haute et qui portait des filets sur sa tte ; il avait au bras un panier pliant de feuilles de palmier et un bton  la main.  voir ce vieillard, dit le calife, il n'est pas riche. Abordons-le et lui demandons l'tat de sa fortune. - Bon homme, lui dit le vizir, qui es-tu ? -
:Seigneur, lui rpondit le vieillard, je suis pcheur, mais le plus pauvre et le plus misrable de ma profession. Je suis sorti de chez moi tantt, sur le midi, pour aller pcher, et depuis ce temps-l jusqu' prsent je n'ai pas pris le moindre poisson. Cependant j'ai une femme et de petits enfants, et je n'ai pas de quoi les nourrir.
:Le calife, touch de compassion, dit au pcheur : Aurais-tu le courage de retourner sur tes pas et de jeter tes filets encore une fois seulement ? Nous te donnerons cent sequins de ce que tu amneras. Le pcheur,  cette proposition, oubliant toute la peine de la journe, prit le calife au mot et retourna vers le Tigre avec lui, Giafar et Mesrour, en disant en lui-mme : Ces seigneurs paraissent trop honntes et trop raisonnables pour ne pas me rcompenser de ma peine, et quand ils ne me donneraient que la centime partie de ce qu'ils me promettent, ce serait encore beaucoup, pour moi.
:Sire, votre majest s'imaginera mieux elle-mme que je ne le puis faire comprendre par mes paroles quel fut l'tonnement du calife  cet affreux spectacle. Mais de la surprise il passa en un instant  la colre, et lanant au vizir un regard furieux : Ah ! malheureux, lui dit-il, est-ce donc ainsi que tu veilles sur les actions de mes peuples ? On commet impunment sous ton ministre des assassinats dans ma capitale, et l'on jette mes sujets dans le Tigre afin qu'ils crient vengeance contre moi au jour du jugement !
:Le vizir Giafar se retira chez lui dans une grande confusion de sentiments : Hlas ! disait-il, comment, dans une ville aussi vaste et aussi peuple que Bagdad, pourrai-je dterrer un meurtrier, qui sans doute a commis ce crime sans tmoin, et qui est peut-tre dj sorti de cette ville ? Un autre que moi tirerait de prison un misrable et le ferait mourir pour contenter le calife ; mais je ne veux pas charger ma conscience de ce forfait, et j'aime mieux mourir que de me sauver  ce prix-l.
:Il ordonna aux officiers de police et de justice qui lui obissaient de faire une exacte recherche du criminel. Ils mirent leurs gens en campagne et s'y mirent eux-mmes, ne se croyant gure moins intresss que le vizir en cette affaire ; mais tous leurs soins furent inutiles : quelque diligence qu'ils y apportrent, ils ne purent dcouvrir l'auteur de l'assassinat, et le vizir jugea bien que, sans un coup du ciel, c'tait fait de sa vie.
:Rien n'empchait qu'on excutt l'ordre irrvocable de ce prince trop svre, et on allait ter la vie aux plus honntes gens de la ville, lorsqu'un jeune homme trs-bien fait et fort proprement vtu fendit la presse, pntra jusqu'au grand vizir, et aprs lui avoir bais la main : Souverain vizir, lui dit-il, chef des mirs de cette cour, refuge des pauvres, vous n'tes pas coupable du crime pour lequel vous tes ici. Retirez-vous et me laissez expier la mort de la dame qui a t jete dans le Tigre. C'est moi qui suis son meurtrier, et je mrite d'en tre puni.
:Commandeur des croyants, votre majest saura que la dame massacre tait ma femme, fille de ce vieillard que vous voyez, qui est mon oncle paternel. Elle n'avait que douze ans quand il me la donna en mariage, et il y en a onze d'couls depuis ce temps-l. J'ai eu d'elle trois enfants mles, qui sont vivants, et je dois lui rendre cette justice, qu'elle ne m'a jamais donn le moindre sujet de dplaisir. Elle tait sage, de bonnes moeurs, et mettait toute son attention  me plaire. De mon ct je l'aimais parfaitement, et je prvenais tous ses dsirs, bien loin de m'y opposer.
:Mon cousin (car elle m'appelait ainsi par familiarit), j'ai envie de manger des pommes : vous me feriez un extrme plaisir si vous pouviez m'en trouver ; il y a longtemps que cette envie me tient, et je vous avoue qu'elle s'est augmente  un point que si elle n'est pas bientt satisfaite, je crains qu'il ne m'arrive quelque disgrce. - Trs-volontiers, lui rpondis-je, je vais faire tout mon possible pour vous contenter.
:Voil, commandeur des croyants, l'aveu sincre que votre majest a exig de moi. Vous savez  prsent toutes les circonstances de mon crime, et je vous supplie trs-humblement d'en ordonner la punition. Quelque rigoureuse qu'elle puisse tre, je n'en murmurerai point et je la trouverai trop lgre. Le calife fut dans un grand tonnement.
:Sire, dit-elle, le calife fut extrmement tonn de ce que le jeune homme venait de lui raconter. Mais ce prince quitable trouvant qu'il tait plus  plaindre qu'il n'tait criminel, entra dans ses intrts : L'action de ce jeune homme, dit-il, est pardonnable devant Dieu et excusable auprs des hommes. Le mchant esclave est la cause unique de ce meurtre. C'est lui seul qu'il faut punir. C'est pourquoi, continua-t-il en s'adressant au grand vizir, je te donne trois jours pour le trouver. Si tu ne me l'amnes dans ce terme, je te ferai mourir  sa place.
:Comme il avait pour elle une tendresse particulire, il pria l'huissier de lui permettre de s'arrter un moment. Alors il s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois. En la baisant, il s'aperut qu'elle avait dans le sein quelque chose de gros et qui avait de l'odeur. Ma chre petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein ? - Mon cher pre, lui rpondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est crit le nom du calife notre seigneur et matre. Rihan, notre esclave, me l'a vendue deux sequins.
:Je ne puis en disconvenir, sire, rpondit le vizir ; mais son crime n'est pas irrmissible. Je sais une histoire plus surprenante d'un vizir du Caire nomm Noureddin Ali, et de Bedreddin Hassan de Balsora. Comme votre majest prend plaisir  en entendre de semblables, je suis prt  vous la raconter,  condition que si vous la trouvez plus tonnante que celle qui me donne occasion de vous la dire, vous ferez grce  mon esclave. -
:Le sultan, qui avait vu Noureddin Ali avec bien du plaisir lorsqu'il lui avait t prsent aprs son mariage, et qui depuis ce temps-l en avait toujours ou parler fort avantageusement, accorda la grce qu'on demandait pour lui avec tout l'agrment qu'on pouvait souhaiter. Il le fit revtir en sa prsence de la robe de grand vizir.
:Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute l'amiti et la reconnaissance possibles, et sitt que Bedreddin Hassan son fils eut atteint l'ge de sept ans, il le mit entre les mains d'un excellent matre qui commena de l'lever d'une manire digne de sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit vif, pntrant et capable de profiter de tous les enseignements qu'il lui donnait.
:Sire, le grand vizir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait au calife : Deux ans aprs, dit-il, que Bedreddin Hassan eut t mis entre les mains de ce matre, qui lui enseigna parfaitement bien  lire, il apprit l'Alcoran par coeur ; Noureddin Ali, son pre, lui donna ensuite d'autres matres qui cultivrent son esprit de telle sorte, qu' l'ge de douze ans il n'avait plus besoin de leurs secours. Alors, comme tous les traits de son visage taient forms, il faisait l'admiration de tous ceux qui le regardaient.
:Jusque l, Noureddin Ali n'avait song qu' le faire tudier, et ne l'avait point encore montr dans le monde. Il le mena au palais pour lui procurer l'honneur de faire la rvrence au sultan, qui le reut trs-favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charms de sa beaut qu'ils en firent des exclamations de surprise et qu'ils lui donnrent mille bndictions.
:J'ai pris naissance en gypte, poursuivit-il ; mon pre, votre aeul, tait premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-mme eu l'honneur d'tre un des vizirs de ce mme sultan avec mon frre votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus oblig de me sparer de lui, et je vins en ce pays o je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu' prsent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai  vous donner.
:En ce moment, il prit  Noureddin Ali une faiblesse qui fit croire qu'il allait expirer. Mais il revint  lui, et reprenant la parole : Mon fils, dit-il, la premire maxime que j'ai  vous enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sret, c'est de se donner entirement  soi-mme et de ne se pas communiquer facilement.
:La troisime, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures : On est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le silence. C'est particulirement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi  ce sujet qu'un de nos potes a dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie, qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler  la pluie d'orage qui gte tout. On ne s'est jamais repenti de s'tre tu, au lieu que l'on a souvent t fch d'avoir parl.
:La cinquime, de bien mnager vos biens : si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront  vous prserver de la ncessit ; il ne faut pas pourtant en avoir trop ni tre avare : pour peu que vous en ayez et que vous le dpensiez  propos, vous aurez beaucoup d'amis ; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'loignera de vous et vous abandonnera.
:Il gotait  peine la douceur du repos, lorsqu'un gnie qui avait tabli sa retraite dans ce cimetire pendant le jour, se disposant  courir le monde cette nuit, selon sa coutume, aperut ce jeune homme dans le tombeau de Noureddin Ali. Il y entra ; et comme Bedreddin tait couch sur le dos, il fut frapp, bloui de l'clat de sa beaut... Le jour qui paraissait ne permit pas  Scheherazade de poursuivre cette histoire cette nuit : mais le lendemain,  l'heure ordinaire, elle la continua de cette sorte :
:Le jeune Bedreddin, bien instruit de tout ce qu'il avait  faire, s'avana vers la porte du bain : la premire chose qu'il fit, fut d'allumer son flambeau  celui d'un esclave ; puis, se mlant parmi les autres, comme s'il et appartenu  quelque seigneur du Caire, il se mit en marche avec eux et accompagna le bossu, qui sortit du bain et monta sur un cheval de l'curie du sultan ;
:Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant prs des joueurs d'instruments, des danseurs et des danseuses, qui marchaient immdiatement devant le bossu, tirait de temps en temps de sa bourse des poignes de sequins qu'il leur distribuait. Comme il faisait ses largesses avec une grce sans pareille et un air trs obligeant, tous ceux qui les recevaient jetaient les yeux sur lui, et ds qu'ils l'avaient envisag, ils le trouvaient si bien fait et si beau qu'ils ne pouvaient plus en dtourner leurs regards.
:Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan, elles jetrent les yeux sur lui, et admirant sa taille, son air et la beaut de son visage, elles ne pouvaient se lasser de le regarder. Quand il fut assis, il n'y en eut pas une qui ne quittt sa place pour s'approcher de lui et le considrer de plus prs ; et il n'y en eut gure qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se sentissent agites d'un tendre mouvement.
:Pour revenir  Bedreddin Hassan, encourag par le gnie et par la prsence de la fe, il tait rentr dans la salle et s'tait coul dans la chambre nuptiale, o il s'assit en attendant le succs de son aventure. Au bout de quelque temps la marie arriva, conduite par une bonne vieille qui s'arrta  la porte, exhortant le mari  bien faire son devoir, sans regarder si c'tait le bossu ou un autre ; aprs quoi elle la ferma et se retira.
:La fe se rendit dans la chambre des amants, qui dormaient profondment, enleva Bedreddin Hassan dans l'tat o il tait, c'est--dire en chemise et en caleon ; et, volant avec le gnie d'une vitesse merveilleuse jusqu' la porte de Damas en Syrie, ils y arrivrent prcisment dans le temps que les ministres des mosques, prposs pour cette fonction, appelaient le peuple  haute voix  la prire de la pointe du jour. La fe posa doucement  terre Bedreddin, et, le laissant prs de la porte, s'loigna avec le gnie.
:C'est un fou ! c'est un fou !  ces cris, les uns mirent la tte aux fentres, les autres se prsentrent  leurs portes, et d'autres, se joignant  ceux qui environnaient Bedreddin, criaient comme eux : C'est un fou, sans savoir de quoi il s'agissait. Dans l'embarras o tait ce jeune homme, il arriva devant la maison d'un ptissier qui ouvrait sa boutique, et il entra dedans pour se drober aux hues du peuple qui le suivait.
:Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le ptissier ; mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence  personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous attendrez patiemment que le ciel daigne finir les disgrces dont il permet que vous soyez afflig. Vous n'avez qu' demeurer avec moi jusqu' ce temps-l, et comme je n'ai pas d'enfants, je suis prt  vous reconnatre pour mon fils, si vous y consentez. Aprs que je vous aurai adopt, vous irez librement par la ville et vous ne serez plus expos aux insultes de la populace.
:Quoique cette adoption ne ft pas honneur au fils d'un grand vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du ptissier, jugeant bien que c'tait le meilleur parti qu'il devait prendre dans la situation o tait sa fortune. Le ptissier le fit habiller, prit des tmoins, et alla dclarer devant un cadi qu'il le reconnaissait pour son fils ; aprs quoi Bedreddin demeura chez lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la ptisserie.
:Sire, le grand vizir Giafar continuant de raconter l'histoire de Bedreddin Hassan : Quand la nouvelle marie, poursuivit-il, vit que son pre lui reprochait la joie qu'elle faisait paratre, elle lui dit : Seigneur, ne me faites point, de grce, un reproche si injuste ; ce n'est pas le bossu, que je dteste plus que la mort, ce n'est pas ce monstre que j'ai pous : tout le monde lui a fait tant de confusion qu'il a t contraint de s'aller cacher et de faire place  un jeune homme charmant qui est mon vritable mari.
:Non, seigneur, rpondit-elle, je n'ai point couch avec d'autre personne qu'avec le jeune homme dont je vous parle, qui a de gros yeux et de grands sourcils noirs.  ces paroles, le vizir perdit patience et se mit dans une furieuse colre contre sa fille. Ah ! mchante, lui dit-il, voulez-vous me faire perdre l'esprit par le discours que vous me tenez ? - C'est vous, mon pre, repartit-elle, qui me faites perdre l'esprit  moi-mme par votre incrdulit. -
:Schemseddin Mohammed sortit pour l'aller chercher ; mais au lieu de le trouver, il fut dans une surprise extrme de rencontrer le bossu, qui avait la tte en bas, les pieds en haut, dans la mme situation o l'avait mis le gnie. Que veut dire cela ? lui dit-il ; qui vous a mis en cet tat ? Le bossu, reconnaissant le vizir, lui rpondit : Ah ! ah ! c'est donc vous qui vouliez me donner en mariage la matresse d'un buffle, l'amoureuse d'un vilain gnie ?
:Cependant le vizir Schemseddin Mohammed ne pouvait comprendre pourquoi son neveu avait disparu ; il esprait nanmoins le voir arriver  tous moments, et il l'attendait avec la dernire impatience pour l'embrasser. Aprs l'avoir inutilement attendu pendant sept jours, il le fit chercher par tout le Caire ; mais il n'en apprit aucune nouvelle, quelques perquisitions qu'il en pt faire. Cela lui causa beaucoup d'inquitude. Voil, disait-il, une aventure bien singulire ! jamais personne n'en a prouv une pareille.
:Dans l'incertitude de ce qui pouvait arriver dans la suite, il crut devoir mettre lui-mme par crit l'tat o tait alors sa maison, de quelle manire les noces s'taient passes, comment la salle et la chambre de sa fille taient meubles. Il fit aussi un paquet du turban, de la bourse et du reste de l'habillement de Bedreddin, et l'enferma sous la cl... La sultane Scheherazade fut oblige d'en demeurer l parce qu'elle vit que le jour paraissait. Sur la fin de la nuit suivante elle poursuivit cette histoire dans ces termes :
:Sire, le grand vizir Giafar continuant de parler au calife : Au bout de quelques jours, dit-il, la fille du vizir Schemseddin Mohammed s'aperut qu'elle tait grosse, et en effet elle accoucha d'un fils dans le terme de neuf mois. On donna une nourrice  l'enfant, avec d'autres femmes et des esclaves pour le servir, et son aeul le nomma Agib.
:Nous voulons jouer, mais c'est  condition que ceux qui joueront diront leur nom, celui de leur mre et de leur pre. Nous regarderons comme des btards ceux qui refuseront de le faire, et nous ne souffrirons pas qu'ils jouent avec nous. Le matre d'cole leur fit comprendre l'embarras o ils jetteraient Agib par ce moyen, et ils se retirrent chez eux avec bien de la joie.
:Jouons, dit-il,  un jeu, mais  condition que celui qui ne pourra pas dire son nom, le nom de sa mre et de son pre, n'y jouera pas. Ils rpondirent tous, et Agib lui-mme, qu'ils y consentaient. Alors celui qui avait parl les interrogea l'un aprs l'autre, et ils satisfirent tous  la condition, except Agib, qui rpondit : Je me nomme Agib, ma mre s'appelle Dame de Beaut, et mon pre Schemseddin Mohammed, vizir du sultan.
:Scheherazade, s'apercevant que le jour commenait  paratre, cessa de parler en cet endroit. Le sultan des Indes se leva fort satisfait du rcit de la sultane, et rsolut d'entendre la suite de cette histoire. Scheherazade contenta sa curiosit la nuit suivante, et reprit la parole dans ces termes :
:Sire, le grand vizir Giafar adressant toujours la parole au calife Haroun Alraschid : Schemseddin Mohammed, dit-il, prit la route de Damas avec sa fille Dame de Beaut et Agib son petit-fils. Ils marchrent dix-neuf jours de suite sans s'arrter en nul endroit ; mais le vingtime, tant arrivs dans une fort belle prairie peu loigne des portes de Damas, ils mirent pied  terre et firent dresser leurs tentes sur le bord d'une rivire qui passe  travers la ville et rend ses environs trs-agrables.
:Le ptissier qui avait adopt Bedreddin Hassan tait mort depuis quelques annes, et lui avait laiss, comme  son hritier, sa boutique avec tous ses autres biens. Bedreddin tait donc alors matre de la boutique, et il exerait la profession de ptissier si habilement qu'il tait en grande rputation dans Damas. Voyant que tant de monde assembl devant sa porte regardait avec beaucoup d'attention Agib et l'eunuque noir, il se mit  les regarder aussi.
:Bedreddin reprit le chemin de la ville en tanchant le sang de sa plaie avec son tablier, qu'il n'avait pas t. J'ai tort, disait-il en lui-mme, d'avoir abandonn ma maison pour faire tant de peine  cet enfant, car il ne m'a trait de cette manire que parce qu'il a cru sans doute que je mditais quelque dessein funeste contre lui. tant arriv chez lui, il se fit panser, et se consola de cet accident en faisant rflexion qu'il y avait sur la terre des gens encore plus malheureux que lui.
:La veuve de Noureddin Ali couta cette proposition avec plaisir, et fit travailler ds ce moment aux prparatifs de son dpart. Pendant ce temps-l Schemseddin Mohammed demanda une seconde audience, et ayant pris cong du sultan, qui le renvoya combl d'honneurs, avec un prsent considrable pour lui et un autre plus riche pour le sultan d'gypte, il partit de Balsora et reprit le chemin de Damas.
:Pendant qu'il tait occup  choisir lui-mme les plus belles toffes que les principaux marchands avaient apportes sous ses tentes, Agib pria l'eunuque noir, son conducteur, de le mener promener dans la ville, disant qu'il souhaitait de voir les choses qu'il n'avait pas eu le temps de voir en passant, et qu'il serait bien aise aussi d'apprendre des nouvelles du ptissier  qui il avait donn un coup de pierre. L'eunuque y consentit, marcha vers la ville avec lui, aprs en avoir obtenu la permission de sa mre, Dame de Beaut.
:Quoi ! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que j'ai en toi ! Schaban, quoique suffisamment convaincu par le tmoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l'enfant soutenant toujours le contraire : Mon grand-pre, dit-il  Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien mang l'un et l'autre, que nous n'avons pas besoin de souper. Le ptissier nous a mme rgals d'une grande porcelaine de sorbet. -
:Madame, rpliqua le vizir, modrez, je vous prie, votre impatience ; nous saurons bientt ce que nous devons en penser. Il n'y a qu' faire venir ici le ptissier. Si c'est Bedreddin Hassan, vous le reconnatrez bien, ma fille et vous. Mais il faut que vous vous cachiez toutes deux, et que vous le voyiez sans qu'il vous voie, car je ne veux pas que notre reconnaissance se fasse  Damas. J'ai dessein de la prolonger jusqu' ce que nous soyons de retour au Caire, o je me propose de vous donner un avertissement trs-agrable.
:Le vizir fut promptement obi ; ses gens, arms de btons et conduits par l'eunuque noir, se rendirent en diligence chez Bedreddin Hassan, o ils mirent en pices les plats, les chaudrons, les casseroles, les tables et tous les autres meubles et ustensiles qu'ils trouvrent, et inondrent sa boutique de sorbet, de crme et de confitures.  ce spectacle, Bedreddin :
:Hassan, fort tonn, leur dit d'un ton de voix pitoyable : H ! bonnes gens, pourquoi me traitez-vous de la sorte ? De quoi s'agit-il ? Qu'ai-je fait ? - N'est-ce pas vous, dirent-ils, qui avez fait la tarte  la crme que vous avez vendue  l'eunuque que vous voyez ? - Oui, c'est moi-mme, rpondit-il : qu'y trouve-t-on  dire ? Je dfie qui que ce soit d'en faire une meilleure. Au lieu de lui repartir, ils continurent de briser tout, et le four mme ne fut pas pargn.
:Sire, le vizir Giafar continuant de parler au calife : Bedreddin Hassan, dit-il, avait beau demander en chemin, aux personnes qui l'emmenaient, ce que l'on avait trouv dans sa tarte  la crme, on ne lui rpondait rien. Enfin il arriva sous les tentes, o on le fit attendre jusqu' ce que Schemseddin Mohammed ft revenu de chez le gouverneur de Damas.
:Le vizir, tant de retour, demanda des nouvelles du ptissier. On le lui amena. Seigneur, lui dit Bedreddin, les larmes aux yeux, faites-moi la grce de me dire en quoi je vous ai offens. - Ah ! malheureux, rpondit le vizir, n'est-ce pas toi qui as fait la tarte  la crme que tu m'as envoye ? - J'avoue que c'est moi, repartit Bedreddin : quel crime ai-je commis en cela ? - Je te chtierai comme tu le mrites, rpliqua Schemseddin Mohammed, et il t'en cotera la vie pour avoir fait une si mchante tarte. -
:Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi tous deux, les dames, qui s'taient caches, observaient avec attention Bedreddin, qu'elles n'eurent pas de peine  reconnatre malgr le long temps qu'elles ne l'avaient vu. La joie qu'elles en eurent fut telle qu'elles en tombrent vanouies. Quand elles furent revenues de leur vanouissement elles voulaient s'aller jeter au cou de Bedreddin ; mais la parole qu'elles avaient donne au vizir de ne se point montrer l'emporta sur les plus tendres mouvements de la nature.
:H quoi ! disait Bedreddin, faut-il qu'on ait tout rompu et bris dans ma maison, qu'on m'ait emprisonn dans une caisse, et qu'enfin on s'apprte  m'attacher  un poteau, et tout cela parce que je ne mets pas de poivre dans une tarte  la crme ! H ! grand Dieu, qui a jamais ou parler d'une pareille chose ? Sont-ce l des actions de musulmans, de personnes qui font profession de probit, de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes oeuvres ? En disant cela il fondait en larmes ; puis, recommenant ses plaintes :
:Non, reprenait-il, jamais personne n'a t trait si injustement ni si rigoureusement. Est-il possible qu'on soit capable d'ter la vie  un homme pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte  la crme ? Que maudites soient toutes les tartes  la crme, aussi bien que l'heure o je suis n ! Plt  Dieu que je fusse mort en ce moment !
:Le dsol Bedreddin ne cessa de se lamenter, et lorsqu'on apporta le poteau et les clous pour l'y clouer, il poussa de grands cris  ce spectacle terrible.  ciel, dit-il, pouvez-vous souffrir que je meure d'un trpas infme et douloureux ! et cela pour quel crime ? Ce n'est pas pour avoir vol ni pour avoir tu, ni pour avoir reni ma religion : c'est pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte  la crme.
:Demeure l jusqu' demain ; le jour ne se passera pas que je ne te fasse mourir. On emporta la caisse et l'on en chargea le chameau qui l'avait apporte depuis Damas. On chargea en mme temps tous les autres chameaux, et le vizir tant remont  cheval, fit marcher devant lui le chameau qui portait son neveu, et entra dans la ville, suivi de tout son quipage. Aprs avoir pass plusieurs rues o personne ne parut parce que tout le monde s'tait retir, il se rendit  son htel, o il fit dcharger la caisse, avec dfense de l'ouvrir que lorsqu'il l'ordonnerait.
:Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir tait all au palais, rendre compte au sultan de l'heureux succs de son voyage. Le sultan fut si charm du rcit de cette merveilleuse histoire, qu'il la fit crire pour tre conserve soigneusement dans les archives du royaume. Aussitt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait prparer un superbe festin, il se mit  table avec toute sa famille, et toute sa maison passa la journe dans de grandes rjouissances.
:Tartarie, un tailleur qui avait une trs-belle femme qu'il aimait beaucoup et dont il tait aim de mme. Un jour, qu'il travaillait, un petit bossu vint s'asseoir  l'entre de sa boutique et se mit  chanter en jouant du tambour de basque. Le tailleur prit plaisir  l'entendre et rsolut de l'emmener dans sa maison pour rjouir sa femme. Avec ses chansons plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en fit la proposition, et le bossu l'ayant accepte, il ferma sa boutique et le mena chez lui.
:Le mdecin et sa femme dlibrrent ensemble sur le moyen de se dlivrer du corps mort pendant la nuit. Le mdecin eut beau rver, il ne trouva nul stratagme pour sortir d'embarras ; mais sa femme, plus fertile en inventions, dit : Il me vient une pense ; portons ce cadavre sur la terrasse de notre logis, et le jetons, par la chemine, dans la maison du musulman notre voisin.
:Qu'ai-je fait, misrable ! dit-il : je viens d'assommer un homme. Ah ! j'ai port trop loin ma vengeance ! Grand Dieu, si vous n'avez piti de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si criminelle ! Il demeura ple et dfait. Il croyait dj voir les ministres de la justice qui le tranaient au supplice, et il ne savait quelle rsolution il devait prendre.
:L'huissier partit, et arrivant dans le temps que le bourreau commenait  tirer la corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on et  suspendre l'excution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa passer outre et lcha le tailleur. Aprs cela, l'huissier ayant joint le lieutenant de police, lui dclara la volont du sultan. Le juge obit, prit le chemin du palais avec le tailleur, le mdecin juif, le pourvoyeur et le marchand chrtien, et fit porter par quatre de ses gens le corps du bossu.
:En arrivant au Caire, j'allai descendre au khan qu'on appelle le khan de Mesrour ; j'y pris un logement avec un magasin, dans lequel je fis mettre les ballots que j'avais apports avec moi sur des chameaux. Cela fait, j'entrai dans ma chambre pour me reposer et me remettre de la fatigue du chemin, pendant que mes gens,  qui j'avais donn de l'argent, allrent acheter des vivres et firent la cuisine. Aprs le repas, j'allai voir le chteau, quelques mosques, les places publiques et d'autres endroits qui mritaient d'tre vus.
:Je suivis leur conseil, je les menai avec moi  mon magasin, d'o je tirai toutes mes marchandises ; et retournant au bezestan, je les distribuai  diffrents marchands qu'ils m'avaient indiqus comme les plus solvables, et qui me donnrent un reu en bonne forme sign par des tmoins, sous la condition que je ne leur demanderais rien le premier mois.
:Quand je fus de retour au khan de Mesrour, mes gens me servirent  souper ; mais il me fut impossible de manger. Je ne pus mme fermer l'oeil de toute la nuit, qui me parut la plus longue de ma vie. Ds qu'il fut jour, je me levai dans l'esprance de revoir l'objet qui troublait mon repos : et dans le dessein de lui plaire, je m'habillai plus proprement encore que le jour prcdent. Je retournai  la boutique de Bedreddin.
:Sire, le jeune homme de Bagdad racontant ses aventures au marchand chrtien : Il n'y avait pas longtemps, dit-il, que j'tais arriv  la boutique de Bedreddin lorsque je vis venir la dame, suivie de son esclave, et plus magnifiquement vtue que le jour d'auparavant. Elle ne regarda pas le marchand, et s'adressant  moi seul : Seigneur, me dit-elle, vous voyez que je suis exacte  tenir la parole que je vous donnai hier. Je viens exprs pour vous apporter la somme dont vous voultes bien rpondre pour moi sans me connatre, par une gnrosit que je n'oublierai jamais. -
:Madame, lui rpondis-je, il n'tait pas besoin de vous presser si fort. J'tais sans inquitude sur mon argent, et je suis fch de la peine que vous avez prise. - Il n'tait pas juste, reprit-elle, que j'abusasse de votre honntet. En disant cela, elle me mit l'argent entre les mains et s'assit prs de moi.
:Il est plus  propos, madame, poursuivit-il, que vous ayez la bont de m'enseigner votre demeure ; j'aurai l'honneur de vous aller voir chez vous. La dame y consentit. Il est, dit-elle, vendredi aprs-demain ; venez ce jour-l, aprs la prire du midi. Je demeure dans la rue de la Dvotion. Vous n'avez qu' demander la maison d'Abou-Schamma, surnomm Bercout, autrefois chef des mirs : vous me trouverez l.  ces mots, nous nous sparmes, et je passai le lendemain dans une grande impatience.
:D'abord que je fus de retour dans mon logement, mon premier soin fut de faire acheter un bon agneau et plusieurs sortes de gteaux que j'envoyai  la dame par un porteur. Je m'occupai ensuite d'affaires srieuses jusqu' ce que le matre de l'ne ft arriv. Alors je partis avec lui et me rendis chez la dame qui me reut avec autant de joie que le jour prcdent, et me fit un rgal aussi magnifique que le premier.
:En la quittant le lendemain, je lui laissai encore une bourse de cinquante pices d'or, et je revins au khan de Mesrour...  ces mots, Scheherazade ayant aperu le jour en avertit le sultan des Indes qui se leva sans lui rien dire. Sur la fin de la nuit suivante, elle reprit ainsi la suite de l'histoire commence :
:Le marchand chrtien parlant toujours au sultan de Casgar : Le jeune homme de Bagdad, dit-il, poursuivit son histoire dans ces termes : Je continuai de voir la dame tous les jours et de lui laisser chaque jour une bourse de cinquante pices d'or, et cela dura jusqu' ce que les marchands  qui j'avais donn mes marchandises  vendre, et que je voyais rgulirement deux fois la semaine, ne me durent plus rien : enfin je me trouvai sans argent et sans esprance d'en avoir.
:Le lieutenant de police ne s'arrta pas  tout ce qu'on lui disait. Il demanda au cavalier s'il ne souponnait pas quelque autre que moi de l'avoir vol. Le cavalier rpondit que non, et lui dit les raisons qu'il avait de croire qu'il ne se trompait pas dans ses soupons. Le lieutenant de police, aprs l'avoir cout, ordonna  ses gens de m'arrter et de me fouiller, ce qu'ils se mirent en devoir d'excuter aussitt ; et l'un d'entre eux m'ayant t la bourse, la montra publiquement. Je ne pus soutenir cette honte, j'en tombai vanoui. Le lieutenant de police se fit apporter la bourse.
:Ainsi, pour viter un double chtiment, je levai la tte et confessai que c'tait moi. Je n'eus pas plus tt fait cet aveu que le lieutenant de police, aprs avoir pris des tmoins, commanda qu'on me coupt la main, et la sentence fut excute sur-le-champ, ce qui excita la piti de tous les spectateurs : je remarquai mme sur le visage du cavalier qu'il n'en tait pas moins touch que les autres. Le lieutenant de police voulait encore me faire couper un pied ; mais je suppliai le cavalier de demander ma grce : il la demanda et l'obtint.
:Pendant ce temps-l la dame, voulant savoir quel mal j'avais  la main droite, leva ma robe, qui la cachait, et vit avec tout l'tonnement que vous pouvez penser qu'elle tait coupe et que je l'avais apporte dans un linge. Elle comprit d'abord sans peine pourquoi j'avais tant rsist aux pressantes instances qu'elle m'avait faites, et elle passa la nuit  s'affliger de ma disgrce, ne doutant pas qu'elle ne me ft arrive pour l'amour d'elle.
: ces paroles, le pourvoyeur, effray, se jeta aux pieds du sultan : Sire, dit-il, je supplie votre majest de suspendre sa juste colre, de m'couter et de nous faire grce  tous quatre, si l'histoire que je vais conter  votre majest est plus belle que celle du bossu. - Je t'accorde ce que tu demandes, rpondit le sultan ; parle. Le pourvoyeur prit alors la parole et dit :
:Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar : Le matre du logis, poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragot  l'ail, commanda  ses gens de tenir prts un bassin et de l'eau avec de l'alcali, de la cendre de la mme plante et du savon, afin que le marchand se lavt autant de fois qu'il lui plairait. Aprs avoir donn cet ordre, il s'adressa au marchand :
:Le marchand, comme en colre de la violence qu'on lui faisait, avana la main, prit un morceau qu'il porta en tremblant  sa bouche, et le mangea avec une rpugnance dont nous fmes tous fort tonns. Mais ce qui nous surprit davantage, nous remarqumes qu'il n'avait que quatre doigts et point de pouce, et personne jusque-l ne s'en tait aperu, quoiqu'il et dj mang d'autres mets. Le matre de la maison prit aussitt la parole : Vous n'avez point de pouce, lui dit-il ; par quel accident l'avez-vous perdu ?
:Vous saurez, mes seigneurs, que sous le rgne du calife Haroun Alraschid, mon pre vivait  Bagdad, o je suis n, et passait pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'tait un homme attach  ses plaisirs, qui aimait la dbauche et ngligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de grands biens  sa mort, j'eus besoin de toute l'conomie imaginable pour acquitter les dettes qu'il avait laisses. Je vins pourtant  bout de les payer toutes, et, par mes soins, ma petite fortune commena de prendre une face assez riante.
:Je ne fus pas moins charm de son esprit que je l'avais t de la beaut de son visage ; mais il fallut enfin me priver du plaisir de sa conversation : je courus chercher les toffes qu'elle dsirait, et quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en arrtmes le prix  cinq mille drachmes d'argent monnay. J'en fis un paquet que je donnai  l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva ensuite et partit aprs avoir pris cong de moi. Je la conduisis des yeux jusqu' la porte du bezestan, et je ne cessai de la regarder qu'elle ne ft remonte sur sa mule.
:J'avais pri mes cranciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien attendre huit jours pour recevoir leur paiement. La huitaine chue, ils ne manqurent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de m'accorder le mme dlai. Ils y consentirent ; mais ds le lendemain je vis arriver la dame monte sur sa mule avec la mme suite et  la mme heure que la premire fois.
:Enfin j'achevai de peser les pices d'or, et pendant que je les remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du ct de la dame et lui dit que j'tais trs-content. C'tait le mot dont ils taient convenus entre eux. Aussitt la dame, qui tait assise, se leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je n'aurais qu' faire ce qu'il me dirait de sa part.
:Je portai  chaque marchand l'argent qui lui tait d, et j'attendis impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin. Mais, sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, voil le jour qui parat.  ces mots, elle garda le silence ; le lendemain elle reprit ainsi la suite de son discours :
:Elle est toute prise, repartis-je, et je suis prt  vous suivre partout o vous voudrez me conduire. - Voil qui est bien, reprit l'eunuque ; mais vous savez que les hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un grand secret. La favorite en a pris de justes : de votre ct, faites tout ce qui dpendra de vous ; mais surtout soyez discret, car il y va de votre vie.
:Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonn. Il faut donc, me dit-il, que ce soir,  l'entre de la nuit, vous vous rendiez  la mosque que Zobide, pouse du calife, a fait btir sur le bord du Tigre, et que l vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je consentis  tout ce qu'il voulut ; j'attendis la fin du jour avec impatience, et quand elle fut venue, je partis. J'assistai  la prire d'une heure et demie, aprs le soleil couch, dans la mosque, o je demeurai le dernier.
:Il fallut obir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frmis encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite fit porter devant lui tous les coffres l'un aprs l'autre et les ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer toutes les beauts de chaque toffe en particulier : elle voulait mettre sa patience  bout, mais elle n'y russit pas. Comme elle n'tait pas moins intresse que moi  ne pas ouvrir le coffre o j'tais, elle ne s'empressait pas de le faire apporter, et il ne restait plus que celui-l  visiter.
:Lorsque la favorite de Zobide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit que le calife voulait absolument qu'elle ouvrit le coffre o j'tais : Pour celui-ci, dit-elle, votre majest me fera, s'il lui plat, la grce de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans : il y a des choses que je ne lui puis montrer qu'en prsence de son pouse. - Voil qui est bien, dit le calife, je suis content ; faites emporter vos coffres. Elle les fit enlever aussitt et porter dans sa chambre, o je commenai  respirer.
:Aprs nous tre entretenus quelque temps avec beaucoup de tendresse : Il est temps, me dit-elle, de vous reposer ; couchez-vous ; je ne manquerai pas de vous prsenter demain  Zobide, ma matresse,  quelque heure du jour, et c'est une chose facile, car le calife ne la voit que la nuit. Rassur par ce discours, je dormis assez tranquillement, ou si mon sommeil fut quelquefois interrompu par des inquitudes, ce furent des inquitudes agrables, causes par l'esprance de possder une dame qui avait tant d'esprit et de beaut.
:D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui taient entres les premires me firent signe d'approcher. Je m'avanai au milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tte contre le tapis qui tait sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna de me relever et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma famille et de l'tat de ma fortune,  quoi je satisfis  son gr. Je m'en aperus non-seulement  son air, elle me le fit mme connatre par les choses qu'elle eut la bont de me dire : J'ai bien de la joie, me dit-elle, que ma fille
:(c'est ainsi qu'elle appelait sa dame favorite), car je la regarde comme telle aprs le soin que j'ai pris de son ducation, ait fait un choix dont je suis contente : je l'approuve, et consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-mme les apprts de vos noces ; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix jours. Pendant ce temps-l je parlerai au calife et obtiendrai son consentement ; et vous, demeurez ici, on aura soin de vous.
: ces paroles, je m'criai : Grand Dieu ! je suis rompu et bris de coups, et pour surcrot d'affliction on me condamne encore  avoir la main coupe ; et pourquoi ? pour avoir mang d'un ragot  l'ail et avoir oubli de me laver les mains ! Quelle colre pour un si petit sujet ! Peste soit du ragot  l'ail ! Maudits soient le cuisinier qui l'a apprt et celui qui l'a servi !
:Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui venait m'apporter  manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame favorite : Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur empoisonne que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous pas eu soin de vous laver les mains aprs avoir mang de ce maudit ragot  l'ail ? - Est-il possible, dis-je alors en moi-mme, que la dlicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si vindicatives pour une faute si lgre !
:Un jour l'esclave me dit : Votre pouse est gurie ; elle est alle au bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendra voir demain. Ainsi, ayez encore patience, et tchez de vous accommoder  son humeur. C'est d'ailleurs une personne trs-sage, trs-raisonnable et trs-chrie de toutes les dames qui sont auprs de Zobide, notre respectable matresse.
:Je revins de mon vanouissement, et l'on me donna du vin  boire pour me faire reprendre des forces. Ah ! madame, dis-je alors  mon pouse, si jamais il m'arrive de manger d'un ragot  l'ail, je vous jure qu'au lieu d'une fois je me laverai les mains six-vingts fois avec de l'alcali, de la cendre de la mme plante et du savon. - H bien ! dit ma femme,  cette condition je veux bien oublier le pass et vivre avec vous comme avec mon mari.
:C'est pourquoi, un mois aprs notre mariage, je vis paratre mon pouse avec plusieurs eunuques qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils se furent retirs : Vous ne m'avez rien marqu, dit-elle, de l'ennui que vous cause le sjour de la cour. Mais je m'en suis bien aperu, et j'ai heureusement trouv moyen de vous rendre content : Zobide, ma matresse, nous permet de nous retirer du palais, et voil cinquante mille sequins dont elle nous fait prsent, pour nous mettre en tat de vivre commodment dans la ville. Prenez-en dix mille et allez nous acheter une maison.
:J'en eus bientt trouv une pour cette somme, et l'ayant fait meubler magnifiquement, nous y allmes loger. Nous prmes un grand nombres d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnmes un fort bel quipage. Enfin nous commenmes  mener une vie fort agrable ; mais elle ne fut pas de longue dure : au bout d'un an ma femme tomba malade et mourut en peu de jours.
:J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement  Bagdad, mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma maison, et, aprs avoir achet plusieurs sortes de marchandises, je me joignis  une caravane et passai en Perse. De l je pris la route de Samarcande, d'o je suis venu m'tablir en cette ville.
:Je continuai mes visites pendant neuf jours, et toutes les fois que je lui voulus tter le pouls il me tendit la main gauche. Le dixime jour, il me parut se bien porter, et je lui dis qu'il n'avait plus besoin que d'aller au bain. Le gouverneur de Damas, qui tait prsent, pour me marquer combien il tait content de moi, me fit revtir en sa prsence d'une robe trs-riche, en me disant qu'il me faisait mdecin de l'hpital de la ville et mdecin ordinaire de sa maison, o je pouvais aller librement manger  sa table quand il me plairait.
:Je suis n  Moussoul, et ma famille est une des plus considrables de la ville. Mon pre tait l'an de dix enfants que mon aeul laissa, en mourant, tous en vie et maris. Mais, de ce grand nombre de frres, mon pre fut le seul qui eut des enfants, encore n'eut-il que moi. Il prit un trs-grand soin de mon ducation, et me fit apprendre tout ce qu'un enfant de ma condition ne devait pas ignorer... Mais, sire, dit Scheherazade en se reprenant dans cet endroit, l'aurore, qui parat, m'impose silence.  ces mots elle se tut et le sultan se leva.
:Si vous regardez, ajouta mon pre, du ct de l'le que forment les deux branches du Nil les plus grandes, quelle varit de verdure ! quel mail de toutes sortes de fleurs ! Quelle quantit prodigieuse de villes, de bourgades, de canaux et de mille autres objets agrables ! Si vous tournez les yeux de l'autre ct, en remontant vers l'thiopie, combien d'autres sujets d'admiration !
:Au bout de trois jours, elle ne manqua pas de revenir  l'heure marque, et je ne manquai pas de la recevoir avec toute la joie d'un homme qui l'attendait impatiemment. Nous passmes la soire et la nuit comme la premire fois, et le lendemain, en me quittant, elle promit de me revenir voir encore dans trois jours ; mais elle ne voulut point partir que je n'eusse reu dix nouveaux scherifs.
:Nous en demeurmes l, et le lendemain, en me quittant, au lieu de dix scherifs, elle m'en donna quinze, que je fus forc d'accepter : Souvenez-vous, me dit-elle, que vous aurez dans deux jours une nouvelle htesse, songez  la bien recevoir ; nous viendrons  l'heure accoutume, aprs le coucher du soleil. Je fis orner la salle et prparer une belle collation pour le jour qu'elles devaient venir.
:Comme j'avais donn ordre qu'on nous servit la collation d'abord que les dames seraient arrives, nous nous mmes bientt  table. J'tais vis--vis de la nouvelle venue, qui ne cessait de me regarder en souriant. Je ne pus rsister  ses regards vainqueurs et elle se rendit matresse de mon coeur sans que je pusse m'en dfendre. Mais elle prit aussi de l'amour en m'en inspirant, et, loin de se contraindre, elle me dit des choses assez vives.
:Mon voyage fut heureux, poursuivit le jeune homme de Moussoul : j'arrivai au Caire sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. J'y trouvai mes oncles, qui furent fort tonns de me voir. Je leur dis pour excuse que je m'tais ennuy de les attendre et que, ne recevant d'eux aucunes nouvelles, mon inquitude m'avait fait entreprendre ce voyage. Il me reurent fort bien et promirent de faire en sorte que mon pre ne me st pas mauvais gr d'avoir quitt Damas sans sa permission. Je logeai avec eux dans le mme khan et vis tout ce qu'il y avait de beau  voir au Caire.
:Je restai donc au Caire aprs leur dpart, et j'y demeurai trois ans pour satisfaire pleinement la curiosit que j'avais de voir toutes les merveilles de l'gypte. Pendant ce temps-l, j'eus soin d'envoyer de l'argent au marchand joaillier en lui mandant de me conserver sa maison, car j'avais dessein de retourner  Damas et de m'y arrter encore quelques annes. Il ne m'arriva point d'aventure au Caire qui mrite de vous tre raconte, mais vous allez sans doute tre fort surpris de celle que j'prouvai quand je fus de retour  Damas.
:En arrivant en cette ville, j'allai descendre chez le marchand joaillier, qui me reut avec joie et qui voulut m'accompagner lui-mme jusque dans ma maison pour me faire voir que personne n'y tait entr pendant mon absence. En effet, le sceau tait encore en son entier sur la serrure. J'entrai et trouvai toutes choses dans le mme tat o je les avais laisses.
:En nettoyant et en balayant la salle o j'avais mang avec les dames, un de mes gens trouva un collier d'or en forme de chane, o il y avait d'espace en espace dix perles trs grosses et trs parfaites ; il me l'apporta et je le reconnus pour celui que j'avais vu au cou de la jeune dame qui avait t empoisonne. Je compris qu'il s'tait dtach et qu'il tait tomb sans que je m'en fusse aperu. Je ne pus le regarder sans verser des larmes en me souvenant d'une personne si aimable et que j'avais vue mourir d'une manire si funeste. Je l'enveloppai et le mis prcieusement dans mon sein.
:Je passai quelques jours  me remettre des fatigues de mon voyage ; aprs quoi, je commenai  voir les gens avec qui j'avais fait autrefois connaissance. Je m'abandonnai  toutes sortes de plaisirs, et insensiblement je dpensai tout mon argent. Dans cette situation, au lieu de vendre mes meubles, je rsolus de me dfaire du collier, mais je me connaissais si peu en perles que je m'y pris fort mal, comme vous l'allez entendre.
:Tandis qu'avec beaucoup de secret il alla de marchand en marchand montrer le collier, je m'assis prs du joaillier, qui fut bien aise de me voir, et nous commenmes  nous entretenir de choses indiffrentes. Le crieur revint ; et, me prenant en particulier, au lieu de me dire qu'on estimait le collier pour le moins mille scherifs, il m'assura qu'on n'en voulait donner que cinquante :
:J'en demeurai d'accord. H bien ! dit-il alors d'un ton moqueur, qu'on lui donne la bastonnade, il nous dira bientt, avec son bel habit de marchand, qu'il n'est qu'un franc voleur : qu'on le batte jusqu' ce qu'il l'avoue. La violence des coups de bton me fit faire un mensonge : je confessai, contre la vrit, que j'avais vol le collier, et aussitt le lieutenant de police me fit couper la main.
:Vous m'avez instruit vous-mme de votre bien et je ne doute pas qu'il ne soit tel que vous me l'avez dit. Que ne m'avez-vous demand de l'argent ? je vous en aurais prt ; mais aprs ce qui vient d'arriver, je ne puis souffrir que vous logiez plus longtemps dans ma maison : prenez votre parti, allez chercher un autre logement. Je fus extrmement mortifi de ces paroles : je priai le joaillier, les larmes aux yeux, de me permettre de rester encore trois jours dans sa maison, ce qu'il m'accorda.
:Grand Dieu ! s'cria le gouverneur ds que j'eus achev de parler, vos jugements sont incomprhensibles, et nous devons nous y soumettre sans murmure ! Je reois avec une soumission entire le coup dont il vous a plu de me frapper. Ensuite m'adressant la parole : Mon fils, me dit-il, aprs avoir cout la cause de votre disgrce, dont je suis trs-afflig, je veux vous faire aussi le rcit de la mienne. Apprenez que je suis pre de ces deux dames dont vous venez de m'entretenir.
:Voil, dit le mdecin juif au sultan de Casgar, ce que me raconta le jeune homme de Moussoul. Je demeurai  Damas tant que le gouverneur vcut. Aprs sa mort, comme j'tais  la fleur de mon ge, j'eus la curiosit de voyager. Je parcourus toute la Perse et allai dans les Indes, et enfin je suis venu m'tablir dans votre capitale, o j'exerce avec honneur la profession de mdecin.
:Mon pre tenait dans la ville de Bagdad un rang  pouvoir aspirer aux premires charges, mais il prfra toujours une vie tranquille  tous les honneurs qu'il pouvait mriter. Il n'eut que moi d'enfant, et quand il mourut j'avais dj l'esprit form et j'tais en ge de disposer des grands biens qu'il m'avait laisss. Je ne les dissipai point follement, j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.
:Je n'avais point encore eu de passion ; et, loin d'tre sensible  l'amour, j'avouerai, peut-tre  ma honte, que j'vitais avec soin le commerce des femmes. Un jour que j'tais dans une rue, je vis venir devant moi une grande troupe de dames ; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite rue devant laquelle je me trouvais et je m'assis sur un banc prs d'une porte. J'tais vis-
:J'y serais demeur bien longtemps si le bruit que j'entendis dans la rue ne m'et pas fait rentrer en moi-mme. Je tournai la tte en me levant, et vis que c'tait le premier cadi de la ville, mont sur une mule et accompagn de cinq ou six de ses gens. Il mit pied  terre  la porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fentre ; il y entra, ce qui me fit juger qu'il tait son pre.
:Mes parents commenaient  dsesprer de ma vie lorsqu'une vieille dame de leur connaissance, informe de ma maladie, arriva ; elle me considra avec beaucoup d'attention, et, aprs m'avoir bien examin, elle connut, je ne sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en particulier, les pria de la laisser seule avec moi et de faire retirer tous mes gens.
:Vous vous souvenez bien, madame, ajoutai-je, avec quelle rigueur vous me traittes dernirement, lorsque je voulus vous parler de sa maladie et vous proposer un moyen de le dlivrer du danger o il tait. Je retournai chez lui aprs vous avoir quitte, et il ne connut pas plus tt en me voyant, que je ne lui apportais pas une rponse favorable, que son mal en redoubla. Depuis ce temps-l, madame, il est prt  perdre la vie, et je ne sais si vous pourriez la lui sauver quand vous auriez piti de lui.
:Voil ce que je lui dis, ajouta la vieille. La crainte de votre mort l'branla et je vis son visage changer de couleur : Ce que vous me racontez, dit-elle, est-il bien vrai, et n'est-il effectivement malade que pour l'amour de moi ? - Ah ! madame, repartis-je, cela n'est que trop vritable : plt  Dieu que cela ft faux ! - H ! croyez-vous, reprit-elle, que l'esprance de me voir et de me parler pt contribuer  le tirer du pril o il est ?
:Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commenais  m'habiller et que je choisissais l'habit le plus propre de ma garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous portez ; l'occupation o je vous vois me fait assez connatre ce que je dois penser l-dessus : mais ne vous baignerez-vous pas avant que d'aller chez le premier cadi ? - Cela consumerait trop de temps, lui rpondis-je ; je me contenterai de faire venir un barbier et de me faire raser la tte et la barbe.
:L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit aprs m'avoir salu : Seigneur, il parat  votre visage que vous ne vous portez pas bien. Je lui rpondis que je sortais d'une maladie. Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous dlivre de toutes sortes de maux et que sa grce vous accompagne toujours. -
:Jugez, mes seigneurs, du dpit que j'eus d'tre tomb entre les mains d'un barbier si babillard et si extravagant : quel fcheux contretemps pour un amant qui se prparait  un rendez-vous ! j'en fus choqu. Je me mets peu en peine, lui dis-je en colre, de vos avis et de vos prdictions : je ne vous ai point appel pour vous consulter sur l'astrologie ; vous tes venu ici pour me raser : ainsi, rasez-moi ou vous retirez, que je fasse venir un autre barbier.
:Le jeune boiteux continuant son histoire : Seigneur, me rpliqua le barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard : tout le monde, au contraire, me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six frres que vous auriez pu avec raison appeler babillards, et afin que vous les connaissiez, l'an se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le troisime Bakbac, le quatrime Alcouz, le cinquime Alnaschar, et le sixime Schacabac. C'taient des discoureurs importuns ; mais moi qui suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.
:Qu'on lui donne, dit-il, cent pices d'or, et qu'on le revtisse d'une de mes plus riches robes. Je reus ce prsent sur-le-champ ; aussitt je tirai son horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai mme encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les ventouses.
:- Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez tous ces longs discours, qui n'aboutissent  rien qu' me rompre la tte et qu' m'empcher de me trouver o j'ai affaire ? Rasez-moi donc, ou retirez-vous. En disant cela, je me levai de dpit en frappant du pied contre terre.
:Quand il vit que j'tais fch tout de bon : Seigneur, me dit-il, ne vous fchez pas, nous allons commencer. Effectivement, il me lava la tte et se mit  me raser ; mais il ne m'eut pas donn quatre coups de rasoir, qu'il s'arrta pour me dire : Seigneur, vous tes prompt ; vous devriez vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du dmon. Je mrite d'ailleurs que vous ayez de la considration pour moi  cause de mon ge, de ma science et de mes vertus clatantes.
:Malgr ma colre, je ne pus m'empcher de rire de ses folies. Je voudrais, lui dis-je, n'avoir pas  faire, j'accepterais la proposition que vous me faites, j'irais de bon coeur me rjouir avec vous ; mais je vous prie de m'en dispenser, je suis trop engag aujourd'hui ; je serai plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie : achevez de me raser, et htez-vous de vous en retourner ; vos amis sont dj, peut-tre, dans votre maison. -
:Comment me dferai-je de ce maudit barbier ? disais-je en moi-mme. Si je m'obstine  le contredire, nous ne finirons point notre contestation. D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait dj, pour la premire fois,  la prire de midi, et qu'il tait temps de partir : ainsi je pris le parti de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vnt avec moi. Alors il acheva de me raser, et cela tant fait, je lui dis : Prenez quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et revenez ; je vous attends : je ne partirai pas sans vous.
:Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis appeler  la prire pour la dernire fois, je me htai de me mettre en chemin ; mais le malicieux barbier, qui avait jug de mon intention, s'tait content d'aller avec mes gens jusqu' la vue de sa maison, et de les voir entrer chez lui. Il s'tait cach  un coin de rue pour m'observer et me suivre : en effet, quand je fus arriv  la porte du cadi, je me retournai, et l'aperus  l'entre de la rue ; j'en eus un chagrin mortel.
:La porte du cadi tait  demi, ouverte ; et en entrant je vis la vieille dame qui m'attendait, et qui, aprs avoir ferm la porte, me conduisit  la chambre de la jeune dame dont j'tais amoureux ; mais  peine commenais-je  l'entretenir, que nous entendmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tte  la fentre, et vit au travers de la jalousie que c'tait le cadi son pre qui revenait dj de la prire. Je regardai aussi en mme temps, et j'aperus le barbier assis vis--vis, au mme endroit d'o j'avais vu la jeune dame.
:J'eus alors deux sujets de crainte : l'arrive du cadi et la prsence du barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son pre ne montait  sa chambre que trs-rarement, et que, comme elle avait prvu que ce contretemps pourrait arriver, elle avait song au moyen de me faire sortir srement ; mais l'indiscrtion du malheureux barbier me causait une grande inquitude, et vous allez voir que cette inquitude n'tait pas sans fondement.
:Scheherazade, en cet endroit, ayant aperu le jour, cessa de parler. Schahriar se leva en riant du zle indiscret du barbier, et fort curieux de savoir ce qui s'tait pass dans la maison du cadi, et par quel accident le jeune homme pouvait tre devenu boiteux. La sultane satisfit sa curiosit le lendemain, et reprit la parole dans ces termes :
:Sous le rgne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si fameux par ses immenses libralits envers les pauvres, dix voleurs obsdaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis longtemps des vols et des cruauts inoues. Le calife, averti d'un si grand dsordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fte du Baram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous dix.
:Commandeur des croyants, poursuivit-il, en parlant toujours au calife Mostanser Billah, vous saurez que la meunire n'eut pas plus tt pntr les sentiments de mon frre, qu'au lieu de s'en fcher elle rsolut de s'en divertir. Elle le regarda d'un air riant ; mon frre la regarda de mme, mais d'une manire si plaisante, que la meunire referma la fentre au plus vite, de peur de faire un clat de rire qui ft connatre  mon frre qu'elle le trouvait ridicule. L'innocent Bacbouc interprta cette action  son avantage, et ne manqua pas de se flatter qu'on l'avait vu avec plaisir.
:Le rcit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le calife : Allez, me dit-il, retournez chez vous ; on va vous donner quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqu le rgal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants, repris-je, je supplie votre majest de trouver bon que je ne reoive rien qu'aprs lui avoir racont l'histoire de mes autres frres. Le calife m'ayant tmoign par son silence qu'il tait dispos  m'couter, je continuai en ces termes :
:Mon second frre, qui s'appelait Bakbarah le brche-dent, marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue carte ; elle l'aborda : J'ai, lui dit-elle, un mot  vous dire ; je vous prie de vous arrter un moment. Il s'arrta en lui demandant ce qu'elle lui voulait. Si vous avez le temps de venir avec moi, reprit-elle, je vous mnerai dans un palais magnifique o vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra avec beaucoup de plaisir et vous prsentera la collation avec d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. -
:Elle le fit entrer dans un bel appartement : c'tait un grand btiment carr qui rpondait  la magnificence du palais ; une galerie rgnait  l'entour, et l'on voyait au milieu un trs-beau jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrive la jeune dame.
:Pour comble de malheur, en passant devant la maison du juge de police, ce magistrat voulut savoir la cause de ce tumulte. Les corroyeurs lui dirent qu'ils avaient vu sortir mon frre dans l'tat o il tait, par une porte de l'appartement des femmes du grand vizir, qui donnait sur la rue. L-dessus, le juge fit donner au malheureux Bakbarah cent coups de bton sur la plante des pieds, et le fit conduire hors de la ville, avec dfense d'y rentrer jamais.
:Voil, commandeur des croyants, dis-je au calife Mostanser Billah, l'aventure de mon second frre que je voulais raconter  votre majest. Il ne savait pas que les dames de nos seigneurs les plus puissants se divertissent quelquefois  jouer de semblables tours aux jeunes gens qui sont assez sots pour donner dans de semblables piges.
