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:Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire. On tait au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela reprsentait deux dners sans djeuners, ou deux djeuners sans dners, au choix. Il rflchit que les repas du matin tant de vingt-deux sous, au lieu de trente que cotaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des djeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui reprsentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C'tait l sa grande dpense et son grand plaisir des nuits  ; et il se mit  descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette. 
:Il se dit  : " Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock  l'Amricain. Nom d'un chien  ! que j'ai soif tout de mme  ! " Et il regardait tous ces hommes attabls et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se dsaltrer tant qu'il leur plaisait. Il allait, passant devant les cafs d'un air crne et gaillard, et il jugeait d'un coup d'oeil,  la mine,  l'habit, ce que chaque consommateur devait porter d'argent sur lui. Et une colre l'envahissait contre ces gens assis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de l'or, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne, chacun devait avoir au moins deux louis  ; ils taient bien une centaine au caf  ; cent fois deux louis font quatre mille francs  ! Il murmurait  : " Les cochons  ! " tout en se dandinant avec grce. S'il avait pu en tenir un au coin d'une rue, dans l'ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de grandes manoeuvres. 
:C'taient tantt des jeunes gens, trs jeunes, l'air affair, et tenant  la main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course  ; tantt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tache d'encre laissait voir un col de chemise bien blanc et un pantalon de drap pareil  celui des gens du monde  ; et ils portaient avec prcaution des bandes de papier imprim, des preuves fraches, tout humides. Quelquefois un petit monsieur entrait, vtu avec une lgance trop apparente, la taille trop serre dans la redingote, la jambe trop moule sous l'toffe, le pied treint dans un soulier trop pointu, quelque reporter mondain apportant les chos de la soire. 
:En arrivant au second tage, il aperut une autre glace et il ralentit sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment lgante. Il marchait bien. Et une confiance immodre en lui-mme emplit son me. Certes, il russirait avec cette figure-l et son dsir d'arriver, et la rsolution qu'il se connaissait et l'indpendance de son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant le dernier tage. Il s'arrta devant la troisime glace, frisa sa moustache d'un mouvement qui lui tait familier, ta son chapeau pour rajuster sa chevelure, et murmura  mi-voix, comme il faisait souvent  : " Voil une excellente invention. " Puis, tendant la mains vers le timbre, il sonna. 
:Il revint  grands pas, gagna le boulevard extrieur, et le suivit jusqu' la rue Boursault qu'il habitait. Sa maison, haute de six tages, tait peuple par vingt petits mnages ouvriers et bourgeois, et il prouva en montant l'escalier, dont il clairait avec des allumettes-bougies les marches sales o tranaient des bouts de papiers, des bouts de cigarettes, des pluchures de cuisine, une coeurante sensation de dgot et une hte de sortir de l, de loger comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis. Une odeur lourde de nourriture, de fosse d'aisances et d'humanit, une odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu'aucun courant d'air n'et pu chasser de ce logis, l'emplissait du haut en bas. 
:Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges immobiles avaient l'air de gros yeux de bte  ; et plus loin on en voyait d'autres, et encore d'autres, encore plus loin. A tout instant des coups de sifflet prolongs ou courts passaient dans la nuit, les uns proches, les autres  peine perceptibles, venus de l-bas, du ct d'Asnires. Ils avaient des modulations comme des appels de voix. Un d'eux se rapprochait, poussant toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde en seconde, et bientt une grosse lumire jaune apparut, courant avec un grand bruit  ; et Duroy regarda le long chapelet des wagons s'engouffrer sous le tunnel. 
:Une ardeur de travail l'ayant soudain ressaisi, il se rassit devant sa table, et recommena  chercher des phrases pour bien raconter la physionomie trange et charmante d'Alger, cette antichambre de l'Afrique mystrieuse et profonde, l'Afrique des Arabes vagabonds et des ngres inconnus, l'Afrique inexplore et tentante, dont on nous montre parfois, dans les jardins publics, les btes invraisemblables qui semblent cres pour des contes de fes, les autruches, ces poules extravagantes, les gazelles, ces chvres divines, les girafes surprenantes et grotesques, les chameaux graves, les hippopotames monstrueux, les rhinocros informes, et les gorilles, ces frres effrayants de l'homme. 
:Elle se leva et se mit  marcher, aprs avoir allum une autre cigarette, et elle dictait, en soufflant des filets de fume qui sortaient d'abord tout droit d'un petit trou rond au milieu de ses lvres serres, puis s'largissant, s'vaporaient en laissant par places, dans l'air, des lignes grises, une sorte de brume transparente, une bue pareille  des fils d'araigne. Parfois, d'un coup de sa main ouverte, elle effaait ces traces lgres et plus persistantes  ; parfois aussi elle les coupait d'un mouvement tranchant de l'index et regardait ensuite, avec une attention grave, les deux tronons d'imperceptible vapeur disparatre lentement. 
:On voyait l des hommes graves, dcors, importants, et des hommes ngligs, au linge invisible, dont la redingote, ferme jusqu'au col, portait sur la poitrine des dessins de taches rappelant les dcoupures des continents et des mers sur les cartes de gographie. Trois femmes taient mles  ces gens. Une d'elles tait jolie, souriante, pare, et avait l'air d'une cocotte  ; sa voisine, au masque tragique, ride, pare aussi d'une faon svre, portait ce quelque chose de frip, d'artificiel qu'ont, en gnral, les anciennes actrices, une sorte de fausse jeunesse vente, comme un parfum d'amour ranci. 
:Il se mit  marcher, sans penser, le journal  la main, le chapeau sur le ct, avec une envie d'arrter les passants pour leur dire  : " Achetez a -- achetez a  ! Il y a un article, de moi. " -- Il aurait voulu pouvoir crier de tous ses poumons, comme font certains hommes, le soir, sur les boulevards  : " Lisez La Vie Franaise, lisez l'article de Georges Duroy  : les Souvenirs d'un chasseur d'Afrique. " Et, tout  coup, il prouva le dsir de lire lui-mme cet article, de le lire dans un endroit public, dans un caf, bien en vue. Et il chercha un tablissement qui ft dj frquent. Il lui fallut marcher longtemps. Il s'assit enfin devant une espce de marchand de vin o plusieurs consommateurs taient dj installs, et il demanda  : " Un rhum ", comme il aurait demand  : " Une absinthe ", sans songer  l'heure. Puis il appela  : " Garon, donnez-moi La Vie Franaise. " 
:" Vous tes encore naf, vous  ! Alors vous croyez comme a que je vais aller demander  ce Chinois et  cet Indien ce qu'ils pensent de l'Angleterre  ? Comme si je ne le savais pas mieux qu'eux, ce qu'ils doivent penser pour les lecteurs de La Vie Franaise. J'en ai dj interview cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils rpondent tous la mme chose, d'aprs moi. Je n'ai qu' reprendre mon article sur le dernier venu et  le copier mot pour mot. Ce qui change, par exemple, c'est leur tte, leur nom, leurs titres, leur ge, leur suite. Oh  ! l-dessus, il ne faut pas d'erreur, parce que je serais relev raide par Le Figaro ou Le Gaulois. Mais sur ce sujet le concierge de l'htel Bristol et celui du Continental m'auront renseign en cinq minutes. Nous irons  pied jusque-l en fumant un cigare. Total  : cent sous de voiture  rclamer au journal. Voil, mon cher, comment on s'y prend quand on est pratique. " 
:Il eut des rapports continus avec des ministres, des concierges, des gnraux, des agents de police, des princes, des souteneurs, des courtisanes, des ambassadeurs, des vques, des proxntes, des rastaquoures, des hommes du monde, des grecs, des cochers de fiacre, des garons de caf et bien d'autres, tant devenu l'ami intress et indiffrent de tous ces gens, les confondant dans son estime, les toisant  la mme mesure, les jugeant avec le mme oeil,  force de les voir tous les jours,  toute heure, sans transition d'esprit, et de parler avec eux tous des mmes affaires concernant son mtier. Il se comparait lui-mme  un homme qui goterait coup sur coup les chantillons de tous les vins, et ne distinguerait bientt plus le Chteau-Margaux de l'Argenteuil. Il devint en peu de temps un remarquable reporter, sr de ses informations, rus, rapide, subtil, une vraie valeur pour le journal, comme disait le pre Walter, qui s'y connaissait en rdacteurs. 
:Deux mois s'taient couls  ; on touchait  septembre, et la fortune rapide que Duroy avait espre lui semblait bien longue  venir. Il s'inquitait surtout de la mdiocrit morale de sa situation et ne voyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs o l'on trouve la considration et l'argent. Il se sentait enferm dans ce mtier mdiocre de reporter, mur l-dedans  n'en pouvoir sortir. On l'apprciait, mais on l'estimait selon son rang. Forestier mme,  qui il rendait mille services, ne l'invitait plus  dner, le traitait en tout comme un infrieur, bien qu'il le tutoyt comme un ami. 
:De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaait un bout d'article, et ayant acquis par ses chos une souplesse de plume et un tact qui lui manquaient lorsqu'il avait crit sa seconde chronique sur l'Algrie, il ne courait plus aucun risque de voir refuser ses actualits. Mais de l  faire des chroniques au gr de sa fantaisie ou  traiter, en juge, les questions politiques, il y avait autant de diffrence qu' conduire dans les avenues du Bois tant cocher, ou  conduire tant matre. Ce qui l'humiliait surtout, c'tait de sentir fermes les portes du monde, de n'avoir pas de relations  traiter en gal, de ne pas entrer dans l'intimit des femmes, bien que plusieurs actrices connues l'eussent parfois accueilli avec une familiarit intresse. 
:Duroy entra. La pice tait assez grande, peu meuble et d'aspect nglig. Les fauteuils, dfrachis et vieux, s'alignaient le long des murs, selon l'ordre tabli par la domestique, car on ne sentait en rien le soin lgant d'une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres tableaux, reprsentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer, un moulin dans une plaine et un bcheron dans un bois, pendaient au milieu des quatre panneaux, au bout de cordons ingaux, et tous les quatre accrochs de travers. On devinait que depuis longtemps ils restaient penchs ainsi sous l'oeil ngligent d'une indiffrente. 
:Quand il sentait prs de lui Mme Forestier, avec son sourire immobile et gracieux qui attirait et arrtait en mme temps, qui semblait dire  : " Vous me plaisez " et aussi  : " Prenez garde ", dont on ne comprenait jamais le sens vritable, il prouvait surtout le dsir de se coucher  ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son corsage et d'aspirer lentement l'air chaud et parfum qui devait sortir de l, glissant entre les seins. Auprs de Mme de Marelle, il sentait en lui un dsir plus brutal, plus prcis, un dsir qui frmissait dans ses mains devant les contours soulevs de la soie lgre. 
:Il s'arrtait, se baissait, et, lorsqu'elle approchait, de son petit pas hsitant, il sautait en l'air comme les diables enferms en des botes, puis il s'lanait d'une enjambe  l'autre bout du salon. Elle trouvait a drle, finissait par rire, et, s'animant, commenait  trottiner derrire lui, avec de lgers cris joyeux et craintifs, quand elle avait cru le saisir. Il dplaait les chaises, en faisait des obstacles, la forait  pivoter pendant une minute autour de la mme, puis, quittant celle-l, en saisissait une autre. Laurine courait maintenant, s'abandonnait tout  fait au plaisir de ce jeu nouveau et, la figure rose, elle se prcipitait d'un grand lan d'enfant ravie,  chacune des fuites,  chacune des ruses,  chacune des feintes de son compagnon. 
:" Vous ne savez pas, j'ai un grand projet, et j'ai pens  vous. Voil. Comme je dne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends a, de temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n'aime pas  avoir du monde chez moi, je ne suis pas organise pour a, et, d'ailleurs, je n'entends rien aux choses de la maison, rien  la cuisine, rien  rien. J'aime vivre  la diable. Donc je les reois de temps en temps au restaurant, mais a n'est pas gai quand nous ne sommes que nous trois, et mes connaissances  moi ne vont gure avec eux. Je vous dis a pour vous expliquer une invitation peu rgulire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que je vous demande d'tre des ntres samedi, au caf Riche, sept heures et demie. Vous connaissez la maison  ? " 
:Duroy s'assit sur un canap trs bas, rouge comme les tentures des murs, et dont les ressorts fatigus, s'enfonant sous lui, lui donnrent la sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute cette vaste maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands restaurants fait du bruit des vaisselles et des argenteries heurtes, du bruit des pas rapides des garons adouci par le tapis des corridors, du bruit des portes un moment ouvertes et qui laissent chapper le son des voix de tous ces troits salons o sont enferms des gens qui dnent. Forestier entra et lui serra la main avec une familiarit cordiale qu'il ne lui tmoignait jamais dans les bureaux de La Vie Franaise. 
:Ds qu'il eut fini sa besogne journalire, il songea  la faon dont il arrangerait sa chambre pour recevoir sa matresse et dissimuler le mieux possible la pauvret du local. Il eut l'ide d'pingler sur les murs de menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute une collection de crpons, de petits ventails et de petits crans, dont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur les vitres de la fentre des images transparentes reprsentant des bateaux sur des rivires, des vols d'oiseaux  travers des ciels rouges, des dames multicolores sur des balcons et des processions de petits bonshommes noirs dans les plaines remplies de neige. 
:Trois cochers de fiacre dnaient dans le fond de la pice troite et longue, et un personnage, impossible  classer dans aucune profession, fumait sa pipe, les jambes allonges, les mains dans la ceinture de sa culotte, tendu sur sa chaise et la tte renverse en arrire par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un muse de taches, et dans les poches gonfles comme des ventres on apercevait le goulot d'une bouteille, un morceau de pain, un paquet envelopp dans un journal, et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux pais, crpus, mls, gris de salet  ; et sa casquette tait par terre, sous sa chaise. 
:Et Duroy, pour la premire fois, songea  tout ce qu'il ne savait point dans la vie passe de cette femme, et il rva. Certes elle avait eu des amants, dj, mais de quelle sorte  ? de quel monde  ? Une vague jalousie, une sorte d'inimiti s'veillait en lui contre elle, une inimiti pour tout ce qu'il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu dans ce coeur et dans cette existence. Il la regardait, irrit du mystre enferm dans cette tte jolie et muette et qui songeait, en ce moment-l mme peut-tre,  l'autre, aux autres, avec des regrets. Comme il et aim regarder dans ce souvenir, y fouiller, et tout savoir, tout connatre  !... 
:Il se demandait parfois comment il avait fait pour dpenser une moyenne de mille livres par mois, sans aucun excs ni aucune fantaisie  ; et il constatait qu'en additionnant un djeuner de huit francs avec un dner de douze pris dans un grand caf quelconque du boulevard, il arrivait tout de suite  un louis, qui, joint  une dizaine de francs d'argent de poche, de cet argent qui coule sans qu'on sache comment, formait un total de trente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents francs  la fin du mois. Et il ne comptait pas l-dedans tous les frais d'habillement, de chaussure, de linge, de blanchissage, etc. 
:" Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est ray du nombre des vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je cesse, avec les gens qui m'aiment d'amour, ou qui le prtendent, toute relation intime, parce qu'ils m'ennuient d'abord, et puis parce qu'ils me sont suspects comme un chien enrag qui peut avoir une crise. Je les mets donc en quarantaine morale jusqu' ce que leur maladie soit passe. Ne l'oubliez point. Je sais bien que chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espce d'apptit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espce de... de... de communion des mes qui n'entre pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l'esprit. Mais... regardez-moi bien en face... " 
:Cette fonction avait t remplie jusque-l par le secrtaire de la rdaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et mticuleux comme un employ. Depuis trente ans il avait t secrtaire de la rdaction de onze journaux diffrents, sans modifier en rien sa manire de faire ou de voir. Il passait d'une rdaction dans une autre comme on change de restaurant, s'apercevant  peine que la cuisine n'avait pas tout  fait le mme got. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient trangres. Il tait dvou au journal quel qu'il ft, entendu dans la besogne, et prcieux par son exprience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n'entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyaut professionnelle, et ne se ft point prt  une chose qu'il n'aurait pas juge honnte, loyale et correcte au point de vue spcial de son mtier. 
:Il se rptait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace  : " Il faut que j'crive  papa ds demain. S'il me voyait, ce soir, dans la maison o je vais, serait-il pat, le vieux  ! Sacristi, je ferai tout  l'heure un dner comme il n'en a jamais fait. " Et il revit brusquement la cuisine noire de l-bas, derrire la salle de caf vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat dans la chemine, le nez au feu, avec sa pose de Chimre accroupie, la table de bois graisse par le temps et par les liquides rpandus, une soupire fumant au milieu, et une chandelle allume entre deux assiettes. Et il les aperut aussi l'homme et la femme, le pre et la mre, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe  petites gorges. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres mouvements de leurs bras et de leur tte. Il savait mme ce qu'ils se disaient, chaque soir, en soupant face  face. 
:" Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni  propos de quoi, et alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bte rongeuse. Je l'ai sentie peu  peu, mois par mois, heure par heure, me dgrader ainsi qu'une maison qui s'croule. Elle m'a dfigur si compltement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme radieux, frais et fort que j'tais  trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et mchante  ! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une me dsespre qu'elle enlvera bientt aussi. 
:Il reprit  : " Et jamais un tre ne revient, jamais... On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils  ; mais mon corps, mon visage, mes penses, mes dsirs ne reparatront jamais. Et pourtant il natra des millions, des milliards d'tres qui auront dans quelques centimtres carrs un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une me comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais mme quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces cratures innombrables et diffrentes, indfiniment diffrentes bien que pareilles  peu prs. 
:" Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c'est que de vivre seul,  mon ge. La solitude, aujourd'hui, m'emplit d'une angoisse horrible  ; la solitude dans le logis, auprs du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entour de dangers vagues, de choses inconnues et terribles  ; et la cloison, qui me spare de mon voisin que je ne connais pas, m'loigne de lui autant que des toiles aperues par ma fentre. Une sorte de fivre m'envahit, une fivre de douleur et de crainte, et le silence des murs m'pouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la chambre o l'on vit seul. Ce n'est pas seulement un silence autour du corps, mais un silence autour de l'me, et, quand un meuble craque, on tressaille jusqu'au coeur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne logis. " 
:D'autres, fort clbres, vivaient uniquement des rentes de leurs femmes, c'tait connu  ; d'autres, des rentes de leurs matresses, on l'affirmait. Beaucoup avaient pay leurs dettes ( acte honorable ), sans qu'on et jamais devin d'o leur tait venu l'argent ncessaire ( mystre bien louche ). Il vit des hommes de finance dont l'immense fortune avait un vol pour origine, et qu'on recevait partout, dans les plus nobles maisons, puis des hommes si respects que les petits bourgeois se dcouvraient sur leur passage, mais dont les tripotages effronts, dans les grandes entreprises nationales, n'taient un mystre pour aucun de ceux qui savaient les dessous du monde. 
:Mais une voiture passa, dcouverte, basse et charmante, trane au grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinire et la queue voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une courtisane connue qui avait deux grooms assis derrire elle. Duroy s'arrta, avec une envie de saluer et d'applaudir cette parvenue de l'amour qui talait avec audace dans cette promenade et  cette heure des hypocrites aristocrates, le luxe crne gagn sur ses draps. Il sentait peut-tre vaguement qu'il y avait quelque chose de commun entre eux, un lien de nature, qu'ils taient de mme race, de mme me, et que son succs aurait des procds audacieux de mme ordre. 
:-- Oui, assez vite ", -- et il se mit  parler au hasard, sans trop songer  ce qu'il disait, dbitant toutes les banalits en usage entre gens qui ne se connaissent point. Il se rassurait maintenant et commenait  trouver la situation fort amusante. Il regardait la figure srieuse et respectable de M. de Marelle, avec une envie de rire sur les lvres, en pensant  : " Toi, je te fais cocu, mon vieux, je te fais cocu. " Et une satisfaction intime, vicieuse, le pntrait, une joie de voleur qui a russi et qu'on ne souponne pas, une joie fourbe, dlicieuse. Il avait envie, tout  coup, d'tre l'ami de cet homme, de gagner sa confiance, de lui faire raconter les choses secrtes de sa vie. 
:" Jamais d'la vie, mon bon monsieur, jamais d'la vie. Voil la chose. J'ai un boucher qui sert bien mais qui pse mal. Je m'en ai aperu souvent sans rien dire, mais comme je lui demandais deux livres de ctelettes, vu que j'aurais ma fille et mon gendre, je m'aperois qu'il me pse des os de dchet, des os de ctelettes, c'est vrai, mais pas des miennes. J'aurais pu en faire du ragot, c'est encore vrai, mais quand je demande des ctelettes, c'est pas pour avoir le dchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de vieux rat, je lui rplique vieux fripon  ; bref, de fil en aiguille, nous nous sommes chamaills qu'il y avait plus de cent personnes devant la boutique et qui riaient, qui riaient  ! Tant qu'enfin un agent fut attir et nous invita  nous expliquer chez le commissaire. Nous y fmes, et on nous renvoya dos  dos. Moi, depuis, je m'sers ailleurs, et je n'passe mme pu devant la porte, pour viter des esclandres. " 
:Les tmoins descendirent d'abord, puis le mdecin et le combattant. Rival avait pris la bote aux pistolets et il s'en alla avec Boisrenard vers deux des trangers qui venaient  eux. Duroy les vit se saluer avec crmonie puis marcher ensemble dans la clairire en regardant tantt par terre et tantt dans les arbres, comme s'ils avaient cherch quelque chose qui aurait pu tomber ou s'envoler. Puis ils comptrent des pas et enfoncrent avec grand-peine deux cannes dans le sol gel. Ils se runirent ensuite en groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants qui s'amusent. 
:Mais Georges, que l'ombre inquitait auprs de ce cadavre, le contemplait obstinment. Son oeil et son esprit attirs, fascins, par ce visage dcharn que la lumire vacillante faisait paratre encore plus creux, restaient fixes sur lui. C'tait l son ami, Charles Forestier, qui lui parlait hier encore  ! Quelle chose trange et pouvantable que cette fin complte d'un tre  ! Oh  ! il se les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hant par la peur de la mort. -- " Jamais un tre ne revient. " Il en natrait des millions et des milliards,  peu prs pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un crne, et dedans une pense, sans que jamais celui-ci repart, qui tait couch dans ce lit. 
:Pendant quelques annes il avait vcu, mang, ri, aim, espr, comme tout le monde. Et c'tait fini, pour lui, fini pour toujours. Une vie  ! quelques jours, et puis plus rien  ! On nat, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu  ! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre  ! Et pourtant chacun porte en soi le dsir fivreux et irralisable de l'ternit, chacun est une sorte d'univers dans l'univers, et chacun s'anantit bientt compltement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les btes, les hommes, les toiles, les mondes, tout s'anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un tre ne revient, insecte, homme ou plante  ! 
:" coutez, mon cher ami, j'ai bien rflchi... dj...  ce que vous m'avez propos, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous rpondre un mot. Je ne vous dirai, d'ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connatrons mieux. Rflchissez beaucoup de votre ct. N'obissez pas  un entranement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant mme que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c'est qu'il importe, aprs ce que vous m'avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pense que vous m'avez exprime, si vous n'tes pas d'un... d'un... caractre  me comprendre et  me supporter. 
:" Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n'est pas une chane, mais une association. J'entends tre libre, tout  fait libre de mes actes, de mes dmarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolrer ni contrle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m'engagerais, bien entendu,  ne jamais compromettre le nom de l'homme que j'aurais pous,  ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s'engaget  voir en moi une gale, une allie, et non pas une infrieure ni une pouse obissante et soumise. Mes ides, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n'en changerai point. Voil. 
:Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques, Duroy ses chos, et du Roy les articles politiques qu'il commenait  donner de temps en temps, passait la moiti des jours chez sa fiance qui le traitait avec une familiarit fraternelle o entrait cependant une tendresse vraie mais cache, une sorte de dsir dissimul comme une faiblesse. Elle avait dcid que le mariage se ferait en grand secret, en prsence des seuls tmoins, et qu'on partirait le soir mme pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du journaliste, et on demeurerait quelques jours auprs d'eux. 
:On dominait l'immense valle, longue et large, que le fleuve clair parcourait d'un bout  l'autre, avec de grandes ondulations. On le voyait venir de l-bas, tach par des les nombreuses et dcrivant une courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive droite, un peu noye dans la brume matinale, avec des clats de soleil sur ses toits, et ses mille clochers lgers, pointus ou trapus, frles et travaills comme des bijoux gants, ses tours carres ou rondes coiffes de couronnes hraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout le peuple gothique des sommets d'glises que dominait la flche aigu de la cathdrale, surprenante aiguille de bronze, laide, trange et dmesure, la plus haute qui soit au monde. 
:L-bas, derrire la ville ouvrire, s'tendait une fort de sapins  ; et la Seine, ayant pass entre les deux cits, continuait sa route, longeait une grande cte onduleuse boise en haut et montrant par place ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait  l'horizon aprs avoir encore dcrit une longue courbe arrondie. On voyait des navires montant et descendant le fleuve, trans par des barques  vapeur grosses comme des mouches et qui crachaient une fume paisse. Des les, tales sur l'eau, s'alignaient toujours l'une au bout de l'autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les grains ingaux d'un chapelet verdoyant. 
:Ce fut un long djeuner de paysans avec une suite de plats mal assortis, une andouille aprs un gigot, une omelette aprs l'andouille. Le pre Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin, lchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu'il rservait pour les grandes ftes, histoires grivoises et malpropres arrives  ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes, riait cependant, gris par l'air natal, ressaisi par l'amour inn du pays, des lieux familiers dans l'enfance, par toutes les sensations, tous les souvenirs retrouvs, toutes les choses d'autrefois revues, des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de rsine et d'arbres venu de la fort voisine, les senteurs du logis, du ruisseau, du fumier. 
:La mre Duroy ne parlait point, toujours triste et svre, piant de l'oeil sa bru avec une haine veille dans le coeur, une haine de vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts uss, aux membres dforms par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui inspirait une rpulsion de maudite, de rprouve, d'tre impur fait pour la fainantise et le pch. Elle se levait  tout moment pour aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou le cidre doux mousseux et sucr des bouteilles dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse. 
:Georges et Madeleine s'amusaient  regarder tous ces couples enlacs, passant dans ces voitures, la femme en robe claire et l'homme sombre. C'tait un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous le ciel toil et brlant. On n'entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux tres de chaque fiacre, allongs sur les coussins, muets, serrs l'un contre l'autre, perdus dans d'hallucination du dsir, frmissant dans l'attente de l'treinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'amour bestial pandu alourdissait l'air, le rendait plus touffant. Tous ces gens accoupls, griss de la mme pense, de la mme ardeur, faisaient courir une fivre autour d'eux. Toutes ces voitures charges d'amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant. 
:Il demeurait immobile, les bras croiss, les yeux au ciel, l'esprit trop agit pour rflchir encore. Il sentait seulement en lui fermenter cette rancune et grossir cette colre qui couvent au coeur de tous les mles devant les caprices du dsir fminin. Il sentait pour la premire fois cette angoisse confuse de l'poux qui souponne  ! Il tait jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux pour le compte de Forestier  ! jaloux d'une trange et poignante faon, o entrait subitement de la haine contre Madeleine. Puisqu'elle avait tromp l'autre, comment pourrait-il avoir confiance en elle, lui  ! 
:Les deux premiers tireurs furent remplacs par MM. Planton et Carapin, un matre civil et un matre militaire. M. Planton tait tout petit et M. Carapin trs gros. On et dit que le premier coup de fleuret dgonflerait ce ballon comme un lphant de baudruche. On riait. M. Planton sautait comme un singe. M. Carapin ne remuait que son bras, le reste de son corps se trouvant immobilis par l'embonpoint, et il se fendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel effort en avant qu'il semblait prendre la rsolution la plus nergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal  se relever. 
:Puis vinrent MM. Porion et Lapalme, un matre et un amateur qui se livrrent  une gymnastique effrne, courant l'un sur l'autre avec furie, forant les juges  fuir en emportant leurs chaises, traversant et retraversant l'estrade d'un bout  l'autre, l'un avanant et l'autre reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts en arrire qui faisaient rire les dames, et de grands lans en avant qui motionnaient un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut caractris par un titi inconnu qui cria  : " Vous reintez pas, c'est  l'heure  ! " L'assistance, froisse par ce manque de got, fit  : " Chut  ! " Le jugement des experts circula. Les tireurs avaient montr beaucoup de vigueur et manqu parfois d'-propos. 
:Du Roy nommait les hommes clbres  Mme Walter. C'taient des mondains, des journalistes, ceux des grands journaux, des vieux journaux, qui regardaient de haut La Vie Franaise, avec une certaine rserve ne de leur exprience. Ils en avaient tant vu mourir de ces feuilles politico-financires, filles d'une combinaison louche, et crases par la chute d'un ministre. On apercevait aussi l des peintres et des sculpteurs, qui sont, en gnral, hommes de sport, un pote acadmicien qu'on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles trangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syllabe Rast ( ce qui signifiait Rastaquoure ), pour imiter, disait-il, les Anglais qui mettent Esq. sur leurs cartes. 
:" Trs bien, alors je vous baptise Bel-Ami comme tout le monde. Eh bien  ! voil, nous avons de gros vnements. Le ministre est tomb sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos vacances sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au 28 juillet. L'Espagne se fche pour le Maroc, c'est ce qui a jet bas Durand de l'Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le ptrin jusqu'au cou. Marrot est charg de former un nouveau cabinet. Il prend le gnral Boutin d'Acre  la Guerre et notre ami Laroche-Mathieu aux Affaires trangres. Il garde lui-mme le portefeuille de l'Intrieur, avec la prsidence du Conseil. Nous allons devenir une feuille officieuse. Je fais l'article de tte, une simple dclaration de principes, en traant leur voie aux ministres. " 
:Personne, au fond, ne croyait  une expdition vers Tanger, bien que, le jour de la sparation du Parlement, un dput de la droite, le comte de Lambert-Sarrazin, dans un discours plein d'esprit, applaudi mme par les centres, et offert de parier et de donner en gage sa moustache, comme avait fait jadis un clbre vice-roi des Indes, contre les favoris du chef du Conseil, que le nouveau cabinet ne se pourrait tenir d'imiter l'ancien et d'envoyer une arme  Tanger, en pendant  celle de Tunis, par amour de la symtrie, comme on met deux vases sur une chemine. Il avait ajout  : " La terre d'Afrique est en effet une chemine pour la France, messieurs, une chemine qui brle notre meilleur bois, une chemine  grand tirage qu'on allume avec le papier de la Banque. 
:La Vie Franaise avait gagn une importance considrable  ses attaches connues avec le pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les plus srieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances les intentions des ministres, ses amis  ; et tous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la citait, on la redoutait, on commenait  la respecter. Ce n'tait plus l'organe suspect d'un groupe de tripoteurs politiques, mais l'organe avou du cabinet. Laroche-Mathieu tait l'me du journal et Du Roy son porte-voix. Le pre Walter, dput muet et directeur cauteleux, sachant s'effacer, s'occupait dans l'ombre, disait-on, d'une grosse affaire de mines de cuivre, au Maroc. 
:Elle avait eu, aprs sa chute, un accs de remords pouvantable, et, dans trois rendez-vous successifs, avait accabl son amant de reproches et de maldictions. Ennuy de ces scnes, et dj rassasi de cette femme mre et dramatique, il s'tait simplement loign, esprant que l'aventure serait finie de cette faon. Mais alors elle s'tait accroche  lui perdument, se jetant dans cet amour comme on se jette dans une rivire avec une pierre au cou. Il s'tait laiss reprendre, par faiblesse, par complaisance, par gards  ; et elle l'avait emprisonn dans une passion effrne et fatigante, elle l'avait perscut de sa tendresse. 
:Elle se montrait tout autre qu'il ne l'avait rve, essayant de le sduire avec des grces puriles, des enfantillages d'amour ridicules  son ge. Etant demeure jusque-l strictement honnte, vierge de coeur, ferme  tout sentiment, ignorante de toute sensualit, a avait t tout d'un coup chez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait un automne ple aprs un t froid, a avait t une sorte de printemps fan, plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avorts, une trange closion d'amour de fillette, d'amour tardif ardent et naf, fait d'lans imprvus, de petits cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de grces vieillies sans avoir t jeunes. Elle lui crivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement folles, d'un style bizarre, potique et risible, orn comme celui des Indiens, plein de noms de btes et d'oiseaux. 
:-- Eh bien, voil. L'expdition de Tanger tait dcide entre eux ds le jour o Laroche a pris les Affaires trangres  ; et, peu  peu, ils ont rachet tout l'emprunt du Maroc qui tait tomb  soixante-quatre ou cinq francs. Ils l'ont rachet trs habilement, par le moyen d'agents suspects, vreux, qui n'veillaient aucune mfiance. Ils ont roul mme les Rothschild, qui s'tonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a rpondu en nommant les intermdiaires, tous tars, tous  la cte. a a tranquillis la grande banque. Et puis maintenant on va faire l'expdition, et ds que nous serons l-bas, l'tat franais garantira la dette. Nos amis auront gagn cinquante ou soixante millions. Tu comprends l'affaire  ? Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrtion. " 
:" C'est tout simple. Comme tu le disais tantt, il n'avait que nous d'amis, ou plutt que moi, car il m'a connue enfant. Ma mre tait dame de compagnie chez des parents  lui. Il venait sans cesse ici, et, comme il n'avait pas d'hritiers naturels, il a pens  moi. Qu'il ait eu un peu d'amour pour moi, c'est possible. Mais quelle est la femme qui n'a jamais t aime ainsi  ? Que cette tendresse cache, secrte, ait mis mon nom sous sa plume quand il a pens  prendre des dispositions dernires, pourquoi pas  ? Il m'apportait des fleurs, chaque lundi. Tu ne t'en tonnais nullement et il ne t'en donnait point,  toi, n'est-ce pas  ? Aujourd'hui, il me donne sa fortune par la mme raison et parce qu'il n'a personne  qui l'offrir. Il serait, au contraire, extrmement surprenant qu'il te l'et laisse  ? Pourquoi  ? Que lui es-tu  ? " 
:Il commena  parler avec abondance  : " Oui, c'est clair comme le jour avec cet arrangement de la sparation par moiti. Nous hritons d'un ami qui n'a pas voulu tablir de diffrence entre nous, qui n'a pas voulu faire de distinction, qui n'a pas voulu avoir l'air de dire  : " Je prfre l'un ou l'autre aprs ma mort comme je l'ai prfr dans ma vie. " Il aimait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant sa fortune  l'un comme  l'autre il a voulu exprimer nettement que sa prfrence tait toute platonique. Et sois certaine que, s'il y avait song, c'est ce qu'il aurait fait. Il n'a pas rflchi, il n'a pas prvu les consquences. Comme tu le disais fort bien tout  l'heure, c'est  toi qu'il offrait des fleurs chaque semaine, c'est  toi qu'il a voulu laisser son dernier souvenir sans se rendre compte... " 
:Sa colre envieuse augmentait chaque jour. Il en voulait  tout le monde, aux Walter qu'il n'avait plus t voir chez eux,  sa femme qui, trompe par Laroche, lui avait dconseill de prendre des fonds marocains, et il en voulait surtout au ministre qui l'avait jou, qui s'tait servi de lui et qui dnait  sa table deux fois par semaine  ; Georges lui servait de secrtaire, d'agent, de porte-plume, et quand il crivait sous sa dicte, il se sentait des envies folles d'trangler ce belltre triomphant. Comme ministre, Laroche avait le succs modeste, et pour garder son portefeuille, il ne laissait point deviner qu'il tait gonfl d'or. Mais Du Roy le sentait, cet or, dans la parole plus hautaine de l'avocat parvenu, dans son geste plus insolent, dans ses affirmations plus hardies, dans sa confiance en lui complte. 
:Ils arrivaient au dernier salon, et en face d'eux s'ouvrait la serre, un large jardin d'hiver plein de grands arbres des pays chauds abritant des massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre o la lumire glissait comme une onde d'argent, on respirait la fracheur tide de la terre humide et un souffle lourd de parfums. C'tait une trange sensation douce, malsaine et charmante, de nature factice, nervante et molle. On marchait sur des tapis tout pareils  de la mousse entre deux pais massifs d'arbustes. Soudain Du Roy aperut  sa gauche, sous un large dme de palmiers, un vaste bassin de marbre blanc o l'on aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre grands cygnes en faence de Delft laissaient tomber l'eau de leurs becs entrouverts. 
:Elle le rendait ridicule. Il pensa  Forestier. On disait peut-tre  : " Ce cocu de Du Roy. " Qui tait-elle  ? une petite parvenue assez adroite, mais sans grands moyens, en vrit. On venait chez lui parce qu'on le redoutait, parce qu'on le sentait fort, mais on devait parler sans gne de ce petit mnage de journalistes. Jamais il n'irait loin avec cette femme qui faisait sa maison toujours suspecte, qui se compromettrait toujours, dont l'allure dnonait l'intrigante. Elle serait maintenant un boulet  son pied. Ah  ! s'il avait devin, s'il avait su  ! Comme il aurait jou un peu plus large, plus fort  ! Quelle belle partie il aurait pu gagner avec la petite Suzanne pour enjeu  ! Comment avait-il t assez aveugle pour ne pas comprendre a  ? 
:C'tait Mme Walter. Elle reprit trs bas  : " Oh  ! que vous tes frocement cruel  ! Que vous me faites souffrir inutilement. J'ai charg Suzette d'emmener celle qui vous accompagnait afin de pouvoir vous dire un mot. coutez, il faut... que je vous parle ce soir... ou bien... ou bien... vous ne savez pas ce que je ferai. Allez dans la serre. Vous y trouverez une porte  gauche et vous sortirez dans le jardin. Suivez l'alle qui est en face. Tout au bout vous verrez une tonnelle. Attendez-moi l dans dix minutes. Si vous ne voulez pas, je vous jure que je fais un scandale, ici, tout de suite  ! " 
:-- Tais-toi donc  ! Mais pourquoi ne viens-tu plus mme me voir  ? Pourquoi refuses-tu de dner, rien qu'un jour par semaine, avec moi  ? C'est atroce ce que je souffre  ; je t'aime  n'avoir plus une pense qui ne soit pour toi,  ne pouvoir rien regarder sans te voir devant mes yeux,  ne plus oser prononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom  ! Tu ne comprends pas a, toi  ! Il me semble que je suis prise dans des griffes, noue dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, toujours prsent, me serre la gorge, me dchire quelque chose l, dans la poitrine, sous le sein, me casse les jambes  ne plus me laisser la force de marcher. Et je reste comme une bte, toute la journe, sur une chaise, en pensant  toi. " 
:Il avait adopt le vendredi comme jour fixe, et la Patronne n'invitait jamais personne ce soir-l  ; il appartenait  Bel-Ami, rien qu' lui. Aprs dner, on jouait aux cartes, on donnait  manger aux poissons chinois, on vivait et on s'amusait en famille. Plusieurs fois, derrire une porte, derrire un massif de la serre, dans un coin sombre, Mme Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa force sur sa poitrine, lui avait jet dans l'oreille  : " Je t'aime  !... je t'aime  !... je t'aime  en mourir  ! " Mais toujours il l'avait repousse froidement, en rpondant d'un ton sec  : " Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici. " 
:Ds qu'elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la glace pour se regarder, comme pour voir si rien n'tait chang en elle, tant ce qui arrivait lui paraissait impossible, monstrueux. Suzanne tait amoureuse de Bel-Ami  ! et Bel-Ami voulait pouser Suzanne  ! Non  ! elle s'tait trompe, ce n'tait pas vrai. La fillette avait eu une toquade bien naturelle pour ce beau garon, elle avait espr qu'on le lui donnerait pour mari  ; elle avait fait son petit coup de tte  ! Mais lui  ? lui ne pouvait pas tre complice de a  ! Elle rflchissait, trouble comme on l'est devant les grandes catastrophes. Non, Bel-Ami ne devait rien savoir de l'escapade de Suzanne. 
:Elle rptait  : " Jsus  !... Jsus  ! " Mais elle pensait  eux...  sa fille et  son amant  ! Ils taient seuls, dans une chambre... et c'tait la nuit. Elle les voyait. Elle les voyait si nettement qu'ils se dressaient devant elle,  la place du tableau. Ils se souriaient. Ils s'embrassaient. La chambre tait sombre, le lit entrouvert. Elle se souleva pour aller vers eux, pour prendre sa fille par les cheveux et l'arracher  cette treinte. Elle allait la saisir  la gorge, l'trangler, sa fille qu'elle hassait, sa fille qui se donnait  cet homme. Elle la touchait... ses mains rencontrrent la toile. Elle heurtait les pieds du Christ. 
:Elle avait d cder. Qu'aurait-elle fait  ? Mais depuis le jour o elle avait chass de sa chambre sa fille revenue, en refusant de l'embrasser, depuis le jour o elle avait dit  voix trs basse  Du Roy, qui la saluait avec crmonie en reparaissant devant elle  : " Vous tes l'tre le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus, car je ne vous rpondrai point  ! " elle souffrait une intolrable et inapaisable torture. Elle hassait Suzanne d'une haine aigu, faite de passion exaspre et de jalousie dchirante, trange jalousie de mre et de matresse, inavouable, froce, brlante comme une plaie vive. 
