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:Puis il saisissait un des crnes ainsi prpars, le fixait sur une pingle, piquait l'pingle sur un bouchon, maintenait le tout en quilibre au moyen de petits btons croiss comme des balanciers, et plantait dlicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manire de tourniquet. 
:Celui des invits que dsignait, en s'arrtant, le long bec pointu devenait matre de toutes les ttes, rgal exquis qui faisait loucher ses voisins. 
:Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait port plainte. Le ministre public consentait  laisser tomber l'affaire si cette plainte tait retire. Voil ce qu'il fallait obtenir. 
:Avec des prcautions infinies, je commenai  lui parler de son aventure pour tcher de m'en faire une allie. 
:Je le savais bien, parbleu, que ce n'tait pas la mme chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans, alors, mais je demandai  : "Pourquoi a  ?" 
:Avant qu'elle et pu faire un mouvement pour m'viter, je lui avais plant un bon baiser sur la joue. Elle sauta de ct, mais trop tard. Puis elle dit  : "Eh bien  ! vous n'tes pas gn non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-l." 
:"Parce que vous tes une des plus belles cratures qui soient  ; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait, aprs vous avoir vue  : "Tiens, Labarbe n'a pas vol ce qui lui arrive, mais il a de la chance tout de mme." 
:Je levai la main, et, d'un ton sincre (je crois mme que j'tais sincre)  : "Je vous jure que je ne mens pas." 
:Le dner acheva de me faire perdre la tte. J'tais  ct d'elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe  ; mon pied pressait son pied  ; nos regards se joignaient, se mlaient. 
:Je me vtis  la hte  ; j'ouvris  ; elle entra. "J'ai oubli, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin  : du chocolat, du th, ou du caf  ?" 
:Puis, aprs l'avoir remercie, je regagnais,  pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrta  ; et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez  : "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin  ?" 
:Ds sept heures du matin, elle m'apportait elle-mme une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat  s'en faire mourir, moelleux, velout, parfum, grisant. Je ne pouvais ter ma bouche des bords dlicieux de sa tasse. 
:A peine la jeune fille tait-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agac comme un homme qui n'a gure dormi  ; il me dit d'un ton maussade  : "Si tu continues, tu sais, tu finiras par gter l'affaire de ce cochon de Morin." 
:Alors, on voulut nous retenir  passer la journe. On organiserait mme une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrire le dos de ses parents me faisait des signes de tte  : "Oui, restez donc." J'acceptais, mais Rivet s'acharna  s'en aller. 
:Dans le wagon, aprs les nergiques et muettes poignes de main des adieux, je dis  Rivet  : "Tu n'es qu'une brute." Il rpondit  : "Mon petit, tu commenais  m'agacer bougrement." 
:En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperus une foule qui nous attendait... On cria, ds qu'on nous vit  : "Eh bien, avez-vous arrang l'affaire de ce cochon de Morin  ?" 
:Ds qu'il nous aperut, il eut un tremblement qui lui secouait les poignets et les genoux. Je dis  : "C'est arrang, salaud, mais ne recommence pas." 
:Quant  moi, me prsentant  la dputation en 1875, j'allai faire une visite intresse au nouveau notaire de Tousserre, matre Belloncle. Une grande femme opulente et belle me reut. 
:J'avais alors pour voisine une espce de folle dont l'esprit s'tait gar sous les coups du malheur. Jadis,  l'ge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul mois, son pre, son mari et son enfant nouveau-n. 
:La pense de cette femme perdue me hantait  ; et je fis plusieurs dmarches auprs de l'autorit prussienne, afin d'obtenir des renseignements. Je faillis tre fusill. 
:Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonne sur ce matelas, dans la fort froide et dserte, et, fidle  son ide fixe, elle s'tait laisse mourir sous l'pais et lger duvet des neiges et sans remuer le bras ou la jambe. 
:Ds que Rose s'aperut du larcin, elle courut prvenir Madame, qui descendit en jupe de laine. Ce fut une dsolation et une terreur. On avait vol, vol Mme Lefvre  ! Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir. 
:Mme Lefvre cependant s'tait accoutume  cette bte. Elle en arrivait mme  l'aimer, et  lui donner de sa main, de temps en temps, des bouches de pain trempes dans la sauce de son fricot. 
:Au milieu d'une vaste plaine, on aperoit une espce de hutte, ou plutt un tout petit toit de chaume, pos sur le sol. C'est l'entre de la marnire. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu' vingt mtres sous terre, pour aboutir  une srie de longues galeries de mines. 
:Elles entendirent d'abord un bruit sourd  ; puis la plainte aigu, dchirante, d'une bte blesse, puis une succession de petits cris de douleur, puis des appels dsesprs, des supplications de chien qui implorait, la tte leve vers l'ouverture 
:Mme Lefvre rva qu'elle s'asseyait  table pour manger la soupe, mais, quand elle dcouvrait la soupire, Pierrot tait dedans. Il s'lanait et la mordait au nez. 
:Il rpondit  : "Vous croyez que j' vas apporter mes cordes, mes manivelles, et monter tout a, et m' n' aller l-bas avec mon garon et m' faire mordre encore par votre maudit quin, pour l' plaisir de vous le r'donner  ? fallait pas l' jeter." 
:Elles le couprent par bouches qu'elles lanaient l'une aprs l'autre, parlant tour  tour  Pierrot. Et sitt que le chien avait achev un morceau, il jappait pour rclamer le suivant 
:Les deux femmes interdites, se regardaient  ; et Mme Lefvre pronona d'un ton aigre  : "Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera l-dedans. Il faut y renoncer." 
:Vous ne comprendriez peut-tre pas l'motion qui m'est reste de ces rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est trs vieille, mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement. 
:Je venais l presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rver, pour couter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces charmilles  la mode ancienne. 
:Mais je m'aperus bientt que je n'tais pas seul  frquenter ce lieu ds l'ouverture des barrires, et je rencontrais parfois, nez  nez, au coin d'un massif, un trange petit vieillard. 
:Il tait maigre, fort maigre, anguleux, grimaant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupires  ; et il avait toujours  la main une superbe canne  pommeau d'or qui devait tre pour lui quelque souvenir magnifique. 
:Mais il s'arrta soudain, s'avana comme font les acteurs sur la scne, puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de comdienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux ranges d'arbres taills. 
:Huit jours aprs, nous tions amis, et je connus son histoire. Il avait t matre de danse  l'Opra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne tait un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s'arrtait plus de bavarder. 
:Nous nous assmes sur un banc de pierre. C'tait au mois de mai. Un parfum de fleurs voltigeait dans les alles proprettes  ; un bon soleil glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de lumire. La robe noire de la Castris semblait toute mouille de clart. 
:Ils allaient et venaient avec des simagres enfantines, se souriaient, se balanaient, s'inclinaient, sautillaient pareils  deux vieilles poupes qu'aurait fait danser une mcanique ancienne, un peu brise, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manire de son temps. 
:Et je les regardais, le coeur troubl de sensations extraordinaires, l'me mue d'une indicible mlancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l'ombre dmode d'un sicle. J'avais envie de rire et besoin de pleurer. 
:Tout  coup ils s'arrtrent, ils avaient termin les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils restrent debout l'un devant l'autre, grimaant d'une faon surprenante  ; puis il s'embrassrent en sanglotant. 
:Nous tions l, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourn vers l'Afrique lointaine o nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dner. 
:"Oui, j'ai eu peur ce jour-l. Mon navire est rest six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons t recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperut." 
:"Quelque part, prs de nous, dans une direction indtermine, un tambour battait, le mystrieux tambour des dunes  ; il battait distinctement, tantt plus vibrant, tantt affaibli, arrtant, puis reprenant son roulement fantastique. 
:"Les Arabes, pouvants, se regardaient  ; et l'un dit, en sa langue  : "La mort est sur nous." Et voil que tout  coup mon compagnon, mon ami, presque mon frre, tomba de cheval, la tte en avant, foudroy par une insolation. 
:"Je le rassurai comme je pus, heureux d'tre venu justement ce soir-l, et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins  calmer  peu prs tout le monde. 
:"Au-dehors, la tempte acharne battait la petite maison, et, par un troit carreau, une sorte de judas plac prs de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d'arbres bousculs par le vent  la lueur de grands clairs. 
:"Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger  ; il hurla comme dans l'angoisse d'un rve  ; et la peur, l'pouvantable peur entrait en moi  ; la peur de quoi  ? Le sais-je  ? C'tait la peur, voil tout. 
:"Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, j'eus une telle angoisse du coeur, de l'me et du corps, que je me sentis dfaillir, prt  mourir de peur. 
:"Nous restmes l jusqu' l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crisps dans un affolement indicible. 
:"Cette nuit-l pourtant, je ne courus aucun danger  ; mais j'aimerais mieux recommencer toutes les heures o j'ai affront les plus terribles prils, que la seule minute du coup de fusil sur la tte barbue du judas." 
:La grande ferme paraissait attendre l-bas, au bout de la vote des pommiers. Une sorte de fume sortait de la porte et des fentres ouvertes, et une odeur paisse de mangeaille s'exhalait du vaste btiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mmes. 
:Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire tomber la poussire, dnouaient les oriflammes qui servaient de rubans  leurs chapeaux, dfaisaient leurs chles et les posaient sur leurs bras, puis entraient dans la maison pour se dbarrasser dfinitivement de ces ornements. 
:Elle avait dfait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance  : "Va te cacher l-bas, derrire les rideaux, que j' me mette au lit." 
:Aussitt il arriva, dchauss lui-mme, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lvres qu'elle cachait dans l'oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Rpes, lui sembla-t-il. 
:On le retrouva  deux lieues de la ferme, ficel des pieds  la tte,  moiti mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte  l'envers, avec trois livres trpasss autour du cou et une pancarte sur la poitrine  : 
:Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'pousailles, il ajoutait  : "Oh  ! pour une farce c'tait une bonne farce. Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont cach la tte dans un sac. Mais si je les tte un jour, gare  eux  !" 
:L'homme reprit  : "Il a d' quoi, pour sr. Mais qu'il faudrait tre dgourdi et qu'Adlade l'est pas un brin." 
:Au bout de dix minutes, le pre reprit  : "coute un mot, la fille, et tche d' n' point te mettre en dfaut sur ce que j' vas te dire..." 
:Et il lui traa en termes lents et minutieux toute une rgle de conduite, prvoyant les moindres dtails, la prparant  cette conqute d'un vieux veuf mal avec sa famille. 
:Il aimait  se promener dans les champs, les mains derrire le dos, enfonant ses sabots de bois dans la terre grasse, considrant la leve du bl ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur  son aise, qui aime a, mais qui ne se la foule plus. 
:Ds qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnes, l'oeil troubl, il dclara  : "coute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mlerons point nos sabots. 
:Elle alla chercher une tasse, se rassit, gota la noire liqueur, fit la grimace, mais, sous l'oeil furieux du matre, avala jusqu'au bout. Puis il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisime du coup-de-pied-au-cul. 
:Mais la femme se fcha, rvolte d'instinct, injuriant  pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de "manante" et de "trane". 
:"Est-ce beau cela  ! Et quel rve d'tre aim ainsi  ! Quel bonheur de vivre cinquante-cinq ans tout envelopp de cette affection acharne et pntrante  ! Comme il a d tre heureux et bnir la vie celui qu'on adora de la sorte  !" 
:L'enthousiasme des femmes tait tomb  ; et leur visage dgot disait  : "Pouah  !" comme si l'amour n'et d frapper que des tres fins et distingus, seuls dignes de l'intrt des gens comme il faut. 
:"Que se passa-t-il dans cette misrable tte  ? S'est-elle attache  ce mioche parce qu'elle lui avait sacrifi sa fortune de vagabonde, ou parce qu'elle lui avait donn son premier baiser tendre  ? Le mystre est le mme pour les petits que pour les grands. 
:"Pendant des mois, elle rva de ce coin de cimetire et de ce gamin. Dans l'esprance de le revoir elle vola ses parents, grappillant un sou par-ci, un sou par-l, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle allait acheter. 
:"Tous les ans, elle revenait  ; passait devant lui sans oser le saluer et sans qu'il daignt mme tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait perdument. Elle me dit  : "C'est le seul homme que "j'aie vu sur la terre, monsieur le mdecin  ; je ne "sais pas si les autres existaient seulement." 
:"Ds qu'il eut compris qu'il avait t aim de cette vagabonde, de cette rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si elle lui avait vol sa rputation, l'estime des honntes gens, son honneur intime, quelque chose de dlicat qui lui tait plus cher que la vie. 
:Si le pauvre homme roul par la vague, et mort peut-tre sous les dbris de son bateau mis en pices, est celui auquel je pense, il avait assist, voici dix-huit ans maintenant,  un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. 
:Le bateau n'obit qu' peine, paralys par ce filet qui immobilisait son impulsion, et entran d'ailleurs par la force de la drive et du vent. 
:Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronne, et, enlaant le membre au-dessus de la blessure, ils serrrent de toute leur force. Les jets de sang s'arrtaient peu  peu, et finirent par cesser tout  fait. 
:"Tu serais mieux en bas", lui dit son frre. Il descendit, mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il prfrait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommena  bassiner son bras. 
:Puis, quand la brlure se fut calme  : "Donne-moi ton couteau", dit-il  son frre. Le frre tendit son couteau. 
:Alors il se mit  couper lui-mme. Il coupait doucement, avec rflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aigu, comme un fil de rasoir  ; et bientt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et dclara  : "Fallait a. J'tais foutu." 
:Alors on vida un des barils, plein dj de la pche des jours derniers  ; et, tout au fond, on dposa le bras. On versa du sel dessus, puis on replaa, un  un, les poissons. 
:Sa femme et ses enfants examinrent longuement ce dbris du pre, ttant les doigts, enlevant les brins de sel rests sous les ongles  ; puis on fit venir le menuisier pour un petit cercueil. 
:Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas  son auditeur  : "Si le frre avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras, pour sr. Mais il tait regardant  son bien." 
:Ici la flche de la cathdrale, le plus haut sommet des monuments humains  ; et l-bas, la "Pompe  feu" de la "Foudre", sa rivale presque aussi dmesure, et qui passe d'un mtre la plus gante des pyramides d'gypte. 
:Devant nous la Seine se droulait, ondulante, seme d'les, borde  droite de blanches falaises que couronnait une fort,  gauche de prairies immenses qu'une autre fort limitait, l-bas, tout l-bas. 
:Mon compagnon, n dans le pays, ne regardait mme point ce surprenant paysage  ; mais il souriait sans cesse  ; il semblait rire en lui-mme. Tout  coup, il clata  : "Ah  ! vous allez voir quelque chose de drle  ; la chapelle au pre Mathieu. a, c'est du nanan, mon bon." 
:En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son matre le valet de chambre d'un prince redout, confident de tous les petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, aprs boire. 
:Ou bien  : "Cr coquin, je m' croyais dans les cinquante, v'l que j' m'aperois qu' j'tais dans les soixante-quinze  !" 
:Il affirme n'avoir pas atteint le mtre, mais comme il avoue que ses observations cessent d'tre prcises quand il a pass quatre-vingt-dix, on ne peut se fier absolument  son affirmation. 
:Dans ces occasions-l, sa femme, Mlie, une autre merveille, se met en des colres folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle hurle  : "Te voil, salaud, cochon, bougre d'ivrogne  !" 
:L'automne, l'automne merveilleux, mlait son or et sa pourpre aux dernires verdures restes vives, comme si des gouttes de soleil fondu avaient coul du ciel dans l'paisseur des bois. 
:Sur la droite, un tout petit btiment couvert d'ardoises et surmont d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison aux persiennes vertes, toute vtue de chvrefeuilles et de rosiers. 
:Et, courant  la porte, il poussa un effroyable beuglement  : "Mli-e-e  !" qui dut faire lever la tte aux matelots des navires qui descendaient ou remontaient le fleuve, l-bas, tout au fond de la creuse valle. 
:Ds qu'elles l'aperurent, les deux bonnes femmes tombrent  genoux, se signrent et se mirent  murmurer des Oremus. Mais Mathieu se prcipita  : "Attendez, vous v'l dans la crotte  ; j' vas vous donner une botte de paille." 
:"Le notaire ferma la porte  double tour et commena la lecture, aprs avoir dcachet devant nous l'enveloppe scelle  la cire rouge et dont il ignorait le contenu." 
:"Mes deux fils ans ont pour pre M. de Courcils. Ren seul doit la vie  M. de Bourneval. Je prie le Matre des hommes et de leurs destines de placer au-dessus des prjugs sociaux le pre et le fils, de les faire s'aimer jusqu' leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil. 
:Les deux mres distinguaient  peine leurs produits dans le tas  ; et les deux pres confondaient tout  fait. Les huit noms dansaient dans leur tte, se mlaient sans cesse  ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au vritable. 
:La premire des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, tait occupe par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garon  ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garons. 
:Par un aprs-midi du mois d'aot, une lgre voiture s'arrta brusquement devant les deux chaumires, et une jeune femme, qui conduisait elle-mme, dit au monsieur assis  ct d'elle  : "Oh  ! regarde, Henri, ce tas d'enfants  ! Sont-ils jolis, comme ca,  grouiller dans la poussire." 
:Ils taient l, en train de fendre du bois pour la soupe  ; ils se redressrent tout surpris, donnrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupe, tremblante, commena  : 
:Alors, Mme d'Hubires, en sortant, s'avisa qu'ils taient deux tout petits, et elle demanda  travers ses larmes, avec une tnacit de femme volontaire et gte, qui ne veut jamais attendre  : 
:M. d'Hubires recommena ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de prcautions oratoires, d'astuce. 
:Les deux ruraux hochaient la tte en signe de refus  ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considrrent, se consultant de l'oeil, trs branls. 
:Les Vallin vivotaient  leur aise, grce  la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, rests misrables, venait de l. 
:Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s'arrta devant les deux chaumires. Un jeune monsieur, avec une chane de montre en or, descendit, donnant la main  une vieille dame aux cheveux blancs. La vieille dame lui dit  : 
:La vieille mre lavait ses tabliers  ; le pre infirme, sommeillait prs de l'tre. Tous deux levrent la tte, et le jeune homme dit  : 
:"J'aimerais mieux n'tre point n que d'tre c' que j' suis. Quand j'ai vu l'autre, tantt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m' suis dit  : - v'l c' que j' serais maintenant  !" 
:Madame Berthe d'Avancelles avait jusque-l repouss toutes les supplications de son admirateur dsespr, le baron Joseph de Croissard. Pendant l'hiver  Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait pour elle maintenant des ftes et des chasses en son chteau normand de Carville. 
:Elle n'avait encore rien accord cependant. Le baron se ruinait pour elle. C'taient sans cesse des ftes, des chasses, des plaisirs nouveaux auxquels il invitait la noblesse des chteaux environnants. 
:C'tait l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les gazons comme des voles d'oiseaux. On sentait traner dans l'air des odeurs de terre humide, de terre dvtue, comme on sent une odeur de chair nue, quand tombe, aprs le bal, la robe d'une femme. 
:Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron prs d'elle, s'attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur laquelle quatre rangs de chnes se repliaient comme une vote. 
:Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emporte  ; puis, d'une secousse, elle tourna la tte, et, soit hasard, soit volont, ses petites lvres  elle rencontrrent ses lvres  lui, sous leur cascade de poils blonds. 
:Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval, qui partit au grand galop. Ils allrent ainsi longtemps, sans changer mme un regard. 
:Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairire, il se relevait souill de boue, la jaquette dchire, les mains sanglantes, tandis que la bte tendue portait dans l'paule le couteau de chasse enfonc jusqu' la garde. 
:Il se jeta  ses genoux qu'il baisait perdument  travers la robe de nuit. Elle ne disait rien, enfonant ses doigts fins, d'une manire caressante, dans les cheveux du baron. 
:Alors,  ttons, perdu, les mains tremblantes, il se dvtit bien vite et s'enfona dans les draps frais. Il s'tendit dlicieusement, oubliant presque son amie, tant il avait plaisir  cette caresse du linge sur son corps las de mouvement. 
:L'un tait snateur, et l'autre de l'Acadmie franaise, graves tous deux, pleins de raisonnements trs logiques mais solennels, gens de marque et de rputation. 
:Mais l'autre secoua la tte  : "Non, ce n'est pas l ce que je veux dire  : voyez-vous, mon cher, il n'est gure d'homme qui ne possde des enfants ignors, ces enfants dits de pre inconnu, qu'il a faits, comme cet arbre reproduit, presque inconsciemment. 
:"Impossible d'tre malade en ce lieu. Je le forai donc  se lever, et nous parvnmes  Audierne vers quatre ou cinq heures du soir. 
:"L, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le mdecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fivre, sans en dterminer la nature. 
:"La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d'un bleu ple que peraient les deux petits points noirs de la pupille  ; et ses dents courtes, serres, qu'elle montrait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du granit. 
:"Or, mon ami n'allait gure mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se dclart, le mdecin lui dfendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journes prs de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant, soit mon dner, soit de la tisane. 
:"C'est alors seulement que le souvenir trs vif de la petite bonne me revint. Je demandai  : "Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu'avait alors votre pre, et qui possdait, si ma mmoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraches  ?" 
:"Et si je laissais percer un soupon des doutes qui me torturent, ce crtin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me perdre, il me crierait "papa", comme dans mon rve. 
:"Et je me dis que j'ai tu la mre et perdu cet tre atrophi, larve d'curie, close et pousse dans le fumier, cet homme qui, lev comme d'autres, aurait t pareil aux autres. 
:"Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir  ; et sa vue me fait horriblement souffrir  ; et de ma fentre, l-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des btes, en me rptant  : "C'est mon fils." 
:On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi peut-tre parce qu'il tait bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il et plus de soixante ans. 
:Le soldat rpondit  : "Ya" et se mit  manger goulment pendant que le fermier triomphant sentant sa rputation reconquise, clignait de l'oeil  ses serviteurs qui grimaaient trangement, ayant en mme temps grand-peur et envie de rire. 
:Il s'en allait chez les voisins, tous les jours aprs midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu'il prsentait d'un air gai en lui tapant sur l'paule  : "Tenez, v'l mon cochon, r'gardez-moi s'il engraisse, c't' animal-l  !" 
:Le pre Antoine, qui prparait les choses de loin et profitait des occasions, prvoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gne  ; et il fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d'engrais. 
:Chaque jour donc il se mettait en route  l'approche de la nuit et se rendait  la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours accompagn de son cochon. Et chaque jour c'tait une fte de nourrir l'animal. Tout le pays accourait l comme on va, le dimanche,  la grand-messe. 
:Le soldat, cependant, commenait  se mfier et, quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une flamme de colre. 
:Alors, enflamm d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme  bras-le-corps, le secoua quelques secondes comme il et fait d'un petit enfant, et il le lana  toute vole de l'autre ct du chemin. Puis, content de cette excution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. 
:Mais le soldat se releva vivement, nu-tte, son casque ayant roul, et, dgainant son sabre, il se prcipita sur le pre Antoine. 
:Alors il descendit  la cuisine, prit la bouteille de fine dans le buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite, jetant une ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son me. Il avait fait l un joli coup, nom de Dieu d'imbcile  ! 
:Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait "Dvorant", se mit  hurler  la mort. Le pre Antoine frmit jusque dans les moelles  ; et, chaque fois que la bte reprenait son gmissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. 
:L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour aller dchaner la bte, pour ne plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avana dans la nuit. 
:Saint-Antoine, tremblant de la tte aux pieds, balbutia  : "Qu qu' t'as donc, sale rosse  ?" et il avana de quelques pas, fouillant de l'oeil l'ombre indcise, l'ombre terne de la cour. 
:Il regardait cela, perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il aperut auprs de lui le manche de sa fourche pique dans la terre  ; il l'arracha du sol  : et, dans un de ces transports de peur qui rendent tmraires les plus lches, il se rua en avant, pour voir. 
:Il passa,  la faon d'une flche,  travers une couche paisse de lianes et de ronces aigus qui lui dchirrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. 
:Aprs d'interminables heures et des angoisses de damn, il aperut,  travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulagement immense le pntra  : ses membres se dtendirent, reposs soudain  : son coeur s'apaisa  ; ses yeux se fermrent. Il s'endormit. 
:Quand il se rveilla, le soleil lui parut arriv  peu prs au milieu du ciel  : il devait tre midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs  ; et Walter Schnaffs s'aperut qu'il tait atteint d'une faim aigu. 
:Aucun tre isol ne se montrait  l'horizon. L-bas,  droite, un petit village envoyait au ciel la fume de ses toits, la fume des cuisines  ! L-bas  gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand chteau flanqu de tourelles. 
:Mais, ds que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du foss, et se mit en route, courb, craintif, le coeur battant, vers le chteau lointain, prfrant entrer l-dedans plutt qu'au village qui lui semblait redoutable comme une tanire pleine de tigres. 
:Le chteau tranquille dressait sa haute silhouette noire. Deux fentres seules brillaient encore au rez-de-chausse. 
:"Aprs une lutte acharne, les Prussiens ont d battre en retraite, emportant leurs morts et leurs blesss, qu'on value  cinquante hommes hors de combat Plusieurs sont rests entre nos mains." 
:La population anxieuse et surexcite attendait. Quand on aperut le casque du prisonnier, des clameurs formidables clatrent. Les femmes levaient les bras  ; des vieilles pleuraient  ; un aeul lana sa bquille au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. 
