
choice=,,,,,,,,, 
:On entra dans la rade ; mais comme on s'apprtait  y jeter l'ancre, un petit cutter formidablement arm s'approcha du btiment marchand, se donnant comme garde-cte, et fit mettre  la mer son canot, qui se dirigea vers l'chelle. Ce canot renfermait un officier, un contrematre et huit rameurs ; l'officier seul monta  bord, o il fut reu avec toute la dfrence qu'inspire l'uniforme. 
:Lorsque cette espce d'appel fut fait, l'officier s'enquit tout haut du point de dpart du brick, de sa route, de ses atterrissements, et  toutes les questions le capitaine satisfit sans hsitation et sans difficult. Alors l'officier commena de passer la revue de toutes les personnes les unes aprs les autres, et, s'arrtant  Milady, la considra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole. 
:Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots ; et, comme si c'et t  lui dsormais que le btiment dt obir, il commanda une manoeuvre que l'quipage excuta aussitt. Alors le btiment se remit en route, toujours escort du petit cutter, qui voguait bord  bord avec lui, menaant son flanc de la bouche de ses six canons ; tandis que la barque suivait dans le sillage du navire, faible point prs de l'norme masse. 
:Une rception si trange devait tre pour Milady une ample matire  rflexion ; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement dispos  lier conversation, elle s'accouda dans un angle de la voiture et passa les unes aprs les autres en revue toutes les suppositions qui se prsentaient  son esprit. 
:Milady se rassit cumante ; l'officier se pencha, la regarda  son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle nagure, bouleverse par la rage et devenue presque hideuse. L'astucieuse crature comprit qu'elle se perdait en laissant voir ainsi dans son me ; elle rassrna ses traits, et d'une voix gmissante : 
:Enfin, aprs une heure de marche  peu prs, la voiture s'arrta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant  un chteau svre de forme, massif et isol. Alors, comme les roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu'elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une cte escarpe. 
:Si flatteur que ft le compliment, l'officier ne rpondit rien ; mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil  celui dont se servent les contrematres sur les btiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations diffrentes : alors plusieurs hommes parurent, dtelrent les chevaux fumants et emmenrent la voiture sous une remise. 
:Puis l'officier, toujours avec la mme politesse calme, invita sa prisonnire  entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son mme visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintre qui, par une vote claire seulement au fond, conduisait  un escalier de pierre tournant autour d'une arte de pierre ; puis on s'arrta devant une porte massive qui, aprs l'introduction dans la serrure d'une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture  la chambre destine  Milady. 
:-- Vous tes ici dans l'appartement qui vous est destin, Madame. J'ai reu l'ordre d'aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce chteau : cet ordre, je l'ai accompli, je crois, avec toute la rigidit d'un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d'un gentilhomme. L se termine, du moins jusqu' prsent, la charge que j'avais  remplir prs de vous, le reste regarde une autre personne. 
:Cette supposition lui parut la plus probable ; il lui sembla qu'on voulait se venger du pass, et non aller au-devant de l'avenir. Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'tre tombe entre les mains de son beau- frre, dont elle comptait avoir bon march, plutt qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent. 
: " L'officier qui commande seul ici en mon absence, vous l'avez vu, donc vous le connaissez dj, sait, comme vous voyez, observer une consigne, car vous n'tes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans avoir essay de le faire parler. Qu'en dites-vous ? Une statue de marbre et-elle t plus impassible et plus muette ? Vous avez dj essay le pouvoir de vos sductions sur bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours russi ; mais essayez sur celui-l, pardieu ! si vous en venez  bout, je vous dclare le dmon lui-mme. " 
:Si bien que La Rochelle ft investie, si certain que pt paratre le succs, grce aux prcautions prises et surtout  la digue qui ne laissait plus pntrer aucune barque dans la ville assige, cependant le blocus pouvait durer longtemps encore ; et c'tait un grand affront pour les armes du roi et une grande gne pour M. le cardinal, qui n'avait plus, il est vrai,  brouiller Louis XIII avec Anne d'Autriche, la chose tait faite, mais  raccommoder M. de Bassompierre, qui tait brouill avec le duc d'Angoulme. 
:La ville, malgr l'incroyable persvrance de son maire, avait tent une espce de mutinerie pour se rendre ; le maire avait fait pendre les meutiers. Cette excution calma les plus mauvaises ttes, qui se dcidrent alors  se laisser mourir de faim. Cette mort leur paraissait toujours plus lente et moins sre que le trpas par strangulation. 
:Il rsolut donc de faire la guerre tout seul et de n'attendre tout succs tranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de faire lever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle ; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait tant de misre profonde et tant d'hroques vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son prdcesseur politique, comme lui-mme tait le prdcesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compre de Tristan : " Diviser pour rgner. " 
:Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier gendarme de l'arme, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si lents au gr de son dsir, qu'levaient sous son ordre les ingnieurs qu'il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s'il rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Trville, il s'approchait de lui, le regardait d'une faon singulire, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa vaste pense. 
: " N'importe, Messieurs, continua le cardinal sans paratre le moins du monde dtourn de son intention premire par l'incident qu'Athos avait soulev ; n'importe, Messieurs, je n'aime pas que de simples soldats, parce qu'ils ont l'avantage de servir dans un corps privilgi, fassent ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la mme pour eux que pour tout le monde. " 
: " La discipline, Monseigneur, n'a en aucune faon, je l'espre, t oublie par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que, n'tant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Eminence ait quelque ordre particulier  nous donner, nous sommes prts  lui obir. Monseigneur voit, continua Athos en fronant le sourcil, car cette espce d'interrogatoire commenait  l'impatienter, que, pour tre prts  la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes. " 
: " Allons, allons ! dit-il, vous tes de braves jeunes gens, fiers au soleil, fidles dans l'obscurit ; il n'y a pas de mal  veiller sur soi quand on veille si bien sur les autres ; Messieurs, je n'ai point oubli la nuit o vous m'avez servi d'escorte pour aller au Colombier-Rouge ; s'il y avait quelque danger  craindre sur la route que je vais suivre, je vous prierais de m'accompagner ; mais, comme il n'y en a pas, restez o vous tes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, Messieurs. " 
:Il l'a abuse dans son amour, humilie dans son orgueil, trompe dans son ambition, et maintenant voil qu'il la perd dans sa fortune, qu'il l'atteint dans sa libert, qu'il la menace mme dans sa vie. Bien plus, il a lev un coin de son masque, cette gide dont elle se couvre et qui la rend si forte. 
:Car tout cela lui vient de d'Artagnan sans doute ; de qui viendraient tant de hontes amasses sur sa tte sinon de lui ? Lui seul a pu transmettre  Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu'il a dcouverts les uns aprs les autres par une sorte de fatalit. Il connat son beau-frre, il lui aura crit. 
:Aussi les premiers moments de la captivit ont t terribles : quelques convulsions de rage qu'elle n'a pu vaincre ont pay sa dette de faiblesse fminine  la nature. Mais peu  peu elle a surmont les clats de sa folle colre, les frmissements nerveux qui ont agit son corps ont disparu, et maintenant elle s'est replie sur elle-mme comme un serpent fatigu qui se repose. 
: " Allons, allons ; j'tais folle de m'emporter ainsi, dit-elle en plongeant dans la glace, qui reflte dans ses yeux son regard brlant, par lequel elle semble s'interroger elle-mme. Pas de violence, la violence est une preuve de faiblesse. D'abord je n'ai jamais russi par ce moyen : peut- tre, si j'usais de ma force contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par consquent de les vaincre ; mais c'est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu'une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse. " 
:Alors, comme pour se rendre compte  elle-mme des changements qu'elle pouvait imposer  sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui fit prendre  la fois toutes les expressions, depuis celle de la colre qui crispait ses traits, jusqu' celle du plus doux, du plus affectueux et du plus sduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes les ondulations qu'elle crut pouvoir aider aux charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d'elle-mme : 
:Il tait huit heures du soir  peu prs. Milady aperut un lit ; elle pensa qu'un repos de quelques heures rafrachirait non seulement sa tte et ses ides, mais encore son teint. Cependant, avant de se coucher, une ide meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de souper. Dj elle tait depuis une heure dans cette chambre, on ne pouvait tarder  lui apporter son repas. La prisonnire ne voulut pas perdre de temps, et elle rsolut de faire, ds cette mme soire, quelque tentative pour sonder le terrain, en tudiant le caractre des gens auxquels sa garde tait confie. 
:Une lumire apparut sous la porte ; cette lumire annonait le retour de ses geliers. Milady, qui s'tait leve, se rejeta vivement sur son fauteuil, la tte renverse en arrire, ses beaux cheveux dnous et pars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froisses, une main sur son coeur et l'autre pendante. 
:Le soldat sortit pour obir aux ordres de son officier ; Felton s'assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard prs de la porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possdait ce grand art, tant tudi par les femmes, de voir  travers ses longs cils sans avoir l'air d'ouvrir les paupires : elle aperut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes  peu prs, et pendant ces dix minutes, l'impassible gardien ne se retourna pas une seule fois. 
: " A propos, reprit de Winter en s'arrtant sur le seuil de la porte, il ne faut pas, Milady, que cet chec vous te l'apptit. Ttez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit pas hriter de moi, j'ai en lui pleine et entire confiance. Faites comme moi. Adieu, chre soeur !  votre prochain vanouissement. " 
: " Ah ! ah ! s'cria Lord de Winter ; ah ! ah ! vois-tu bien, mon brave Felton, vois-tu ce que je t'avais dit : ce couteau, c'tait pour toi ; mon enfant, elle t'aurait tu ; vois-tu, c'est un de ses travers, de se dbarrasser ainsi, d'une faon ou de l'autre, des gens qui la gnent. Si je t'eusse cout, le couteau et t pointu et d'acier : alors plus de Felton, elle t'aurait gorg et, aprs toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau. " 
: " Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains ; Eh bien, que mon Dieu me sauve ou que je prisse pour mon Dieu ! voil la rponse que je vous prie de faire  Lord de Winter. Et quant  ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle et d tre souille par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-mme, car sans doute vous tes doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa perscution, complice dans son hrsie. " 
:Felton ne rpondit rien, prit le livre avec le mme sentiment de rpugnance qu'il avait dj manifest et se retira pensif. Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir ; Milady avait eu le temps pendant toute la journe de se tracer son plan de conduite ; elle le reut en femme qui a dj repris tous ses avantages. 
:Le silence se rtablit, deux heures s'coulrent ; on apporta le souper, et l'on trouva Milady occupe  faire tout haut ses prires, prires qu'elle avait apprises d'un vieux serviteur de son second mari, puritain des plus austres. Elle semblait en extase et ne parut pas mme faire attention  ce qui se passait autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la dranget point, et lorsque tout fut en tat il sortit sans bruit avec les soldats. 
:Elle laissa encore s'couler une demi-heure, et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux chteau, comme on n'entendait que l'ternel murmure de la houle, cette respiration immense de l'ocan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commena le premier couplet de ce psaume alors en entire faveur prs des puritains : 
:Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment inexprimables ; il lui sembla que les sons se rpandaient au loin sous les votes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses geliers. Cependant il parat que le soldat en sentinelle, zl catholique sans doute, secoua le charme, car  travers la porte : 
:Cette voix, d'une tendue inoue et d'une passion sublime, donnait  la posie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que les puritains les plus exalts trouvaient rarement dans les chants de leurs frres, et qu'ils taient forcs d'orner de toutes les ressources de leur imagination : Felton crut entendre chanter l'ange qui consolait les trois Hbreux dans la fournaise. 
:Et cependant, malgr toute cette sduction, Milady pouvait chouer, car Felton tait prvenu, et cela contre le moindre hasard. Ds lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu'au plus simple regard de ses yeux, jusqu' son geste, jusqu' sa respiration, qu'on pouvait interprter comme un soupir. Enfin, elle tudia tout, comme fait un habile comdien  qui l'on vient de donner un rle nouveau dans un emploi qu'il n'a pas l'habitude de tenir. 
:Vis--vis de Lord de Winter sa conduite tait plus facile ; aussi avait- elle t arrte ds la veille. Rester muette et digne en sa prsence, de temps en temps l'irriter par un ddain affect, par un mot mprisant, le pousser  des menaces et  des violences qui faisaient un contraste avec sa rsignation  elle, tel tait son projet. Felton verrait : peut-tre ne dirait-il rien ; mais il verrait. 
:Le matin, Felton vint comme d'habitude ; mais Milady le laissa prsider  tous les apprts du djeuner sans lui adresser la parole. Aussi, au moment o il allait se retirer, eut-elle une lueur d'espoir ; car elle crut que c'tait lui qui allait parler ; mais ses lvres remurent sans qu'aucun son sortt de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-mme, il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s'chapper de ses lvres, et sortit. 
:-- Oh ! vous tes un juste, vous, s'cria Milady en se prcipitant  ses pieds ; tenez, je n'y puis tenir plus longtemps, car je crains de manquer de force au moment o il me faudra soutenir la lutte et confesser ma foi ; coutez donc la supplication d'une femme au dsespoir. On vous abuse, Monsieur, mais il n'est pas question de cela, je ne vous demande qu'une grce, et, si vous me l'accordez, je vous bnirai dans ce monde et dans l'autre. 
:-- Comment donc, chre soeur ! dit de Winter, ne m'avez-vous pas sentimentalement annonc, de cette jolie bouche si cruelle pour moi aujourd'hui, que vous veniez en Angleterre  cette seule fin de me voir tout  votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout risqu pour cela : mal de mer, tempte, captivit ! Eh bien, me voil, soyez satisfaite ; d'ailleurs, cette fois ma visite a un motif. " 
:Milady demeura silencieuse ; seulement, cette fois ce n'tait plus par affectation, mais par terreur : elle crut l'ordre prt  tre excut ; elle pensa que Lord de Winter avait avanc son dpart ; elle crut qu'elle tait condamne  partir le soir mme. Tout dans son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout  coup elle s'aperut que l'ordre n'tait revtu d'aucune signature. 
: " Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s'aperut de ce qui se passait en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites : tout n'est pas perdu, puisque cet acte n'est pas sign ; on me le montre pour m'effrayer, voil tout. Vous vous trompez : demain cet ordre sera envoy  Lord Buckingham ; aprs-demain il reviendra sign de sa main et revtu de son sceau, et vingt-quatre heures aprs, c'est moi qui vous en rponds, il recevra son commencement d'excution. Adieu, Madame, voil tout ce que j'avais  vous dire. 
:-- Aimez-vous mieux tre pendue sous votre vrai nom, Milady ? Vous le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l'abus que l'on fait du mariage ; expliquez-vous franchement : quoique mon nom ou plutt le nom de mon frre se trouve ml dans tout cela, je risquerai le scandale d'un procs public pour tre sr que du coup je serai dbarrass de vous. " 
:Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore et vibr plus harmonieuse et plus dchirante que jamais, la porte resta close. Il parut bien  Milady, dans un des regards furtifs qu'elle lanait sur le petit guichet, apercevoir  travers le grillage serr les yeux ardents du jeune homme ; mais, que ce ft une ralit ou une vision, cette fois il eut sur lui-mme la puissance de ne pas entrer. 
:Cette fois Felton, tout impassible qu'il tait ou qu'il faisait semblant d'tre, ne put rsister  l'influence secrte qui s'tait dj empare de lui : voir cette femme si belle, blanche comme la plus candide vision, la voir tour  tour plore et menaante, subir  la fois l'ascendant de la douleur et de la beaut, c'tait trop pour un visionnaire, c'tait trop pour un cerveau min par les rves ardents de la foi extatique, c'tait trop pour un coeur corrod  la fois par l'amour du Ciel qui brle, par la haine des hommes qui dvore. 
:-- Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de sueur, comme pour en arracher son dernier doute ; oui, je reconnais la voix qui me parle dans mes rves ; oui, je reconnais les traits de l'ange qui m'apparat chaque nuit, criant  mon me qui ne peut dormir : " Frappe, sauve l'Angleterre, Sauve-toi, car tu mourras sans avoir dsarm Dieu ! " Parlez, parlez ! s'cria Felton, je puis vous comprendre  prsent. " 
:Felton se rappela tout  coup les avertissements de Lord de Winter, les sductions de Milady, ses premires tentatives lors de son arrive ; il recula d'un pas et baissa la tte, mais sans cesser de la regarder : comme si, fascin par cette trange crature, ses yeux ne pouvaient se dtacher de ses yeux. 
:Milady n'tait point femme  se mprendre au sens de cette hsitation. Sous ses motions apparentes, son sang-froid glac ne l'abandonnait point. Avant que Felton lui et rpondu et qu'elle ft force de reprendre cette conversation si difficile  soutenir sur le mme accent d'exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur l'enthousiasme de l'inspire : 
: " Mais, non, dit-elle, ce n'est pas  moi d'tre la Judith qui dlivrera Bthulie de cet Holopherne. Le glaive de l'Eternel est trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le dshonneur par la mort, laissez- moi me rfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la libert, comme ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une paenne. Laissez-moi mourir, voil tout. Je vous supplie, je vous implore  genoux ; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bndiction pour mon sauveur. " 
:A cette voix douce et suppliante,  ce regard timide et abattu, Felton se rapprocha. Peu  peu l'enchanteresse avait revtu cette parure magique qu'elle reprenait et quittait  volont, c'est--dire la beaut, la douceur, les larmes et surtout l'irrsistible attrait de la volupt mystique, la plus dvorante des volupts. 
: " Hlas ! dit Felton, je ne puis qu'une chose, vous plaindre si vous me prouvez que vous tes une victime ! Mais Lord de Winter a de cruels griefs contre vous. Vous tes chrtienne, vous tes ma soeur en religion ; je me sens entran vers vous, moi qui n'ai aim que mon bienfaiteur, moi qui n'ai trouv dans la vie que des tratres et des impies. Mais vous, Madame, vous tes si belle en ralit, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquits ? 
: " Ou vous tes un dmon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur, mon pre, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je l'aime depuis dix ans, lui ; je puis donc hsiter entre vous deux : ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j'ai besoin d'tre convaincu. Cette nuit, aprs minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez. 
:Il n'tait pas difficile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait jusque-l, des hommes prompts  se laisser sduire, et que l'ducation galante de la cour entranait vite dans le pige ; Milady tait assez belle pour ne pas trouver de rsistance de la part de la chair, et elle tait assez adroite pour l'emporter sur tous les obstacles de l'esprit. 
:Bien des fois nanmoins pendant la soire elle avait dsespr du sort et d'elle-mme ; elle n'invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle avait foi dans le gnie du mal, cette immense souverainet qui rgne dans tous les dtails de la vie humaine, et  laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde perdu. 
:Alors Milady runissait toute son nergie, murmurant au fond de sa pense le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pntrt jusqu' elle au fond de l'enfer o elle tait tombe ; et comme un serpent qui roule et droule ses anneaux pour se rendre compte  lui-mme de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les mille replis de son inventive imagination. 
:Cependant le temps s'coulait, les heures les unes aprs les autres semblaient rveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant d'airain retentissait sur le coeur de la prisonnire. A neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutume, regarda la fentre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la chemine et les portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni Milady prononassent une seule parole. 
: " Felton, dit Milady avec une solennit pleine de mlancolie, Felton, si votre soeur, la fille de votre pre, vous disait : " Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un pige, j'ai rsist ; on a multipli autour de moi les embches, les violences, j'ai rsist ; on a blasphm la religion que je sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais  mon secours ce Dieu et cette religion, j'ai rsist ; alors on m'a prodigu les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon me, on a voulu  tout jamais fltrir mon corps ; enfin... " 
: " Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du narcotique n'tait point encore entirement dissipe. Au reste, cette chambre tait meuble pour recevoir une femme ; et la coquette la plus acheve n'et pas eu un souhait  former, qu'en promenant son regard autour de l'appartement elle n'et vu son souhait accompli. 
:-- Oh ! oui, l'infme ! s'cria Milady, voyant l'intrt que le jeune officier, dont l'me semblait suspendue  ses lvres, prenait  cet trange rcit ; oh ! oui, l'infme ! il avait cru qu'il lui suffisait d'avoir triomph de moi dans mon sommeil, pour que tout ft dit ; il venait, esprant que j'accepterais ma honte, puisque ma honte tait consomme ; il venait m'offrir sa fortune en change de mon amour. " 
: " -- Votre mort ! me dit-il ; oh ! non, vous tes une trop charmante matresse pour que je consente  vous perdre ainsi, aprs avoir eu le bonheur de vous possder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle ! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de meilleures dispositions. " 
: " Le soir vint, et avec lui l'obscurit ; cependant, si profonde qu'elle ft, mes yeux commenaient  s'y habituer ; je vis, au milieu des tnbres, la table s'enfoncer dans le plancher ; un quart d'heure aprs, elle reparut portant mon souper ; un instant aprs, grce  la mme lampe, ma chambre s'claira de nouveau. 
: " Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altre comme si elle et encore prouv la mme angoisse qu'en ce moment terrible, c'est que, cette fois, j'avais la conscience du danger qui me menaait ; c'est que mon me, je puis le dire, veillait dans mon corps endormi ; c'est que je voyais, c'est que j'entendais : il est vrai que tout cela tait comme dans un rve ; mais ce n'en tait que plus effrayant. 
:Milady vit d'un seul regard tout ce qu'elle inspirait de souffrance  Felton, en pesant sur chaque dtail de son rcit ; mais elle ne voulait lui faire grce d'aucune torture. Plus profondment elle lui briserait le coeur, plus srement il la vengerait. Elle continua donc comme si elle n'et point entendu son exclamation, ou comme si elle et pens que le moment n'tait pas encore venu d'y rpondre. 
: " Seulement, cette fois, ce n'tait plus  une espce de cadavre inerte, sans aucun sentiment, que l'infme avait affaire. Je vous l'ai dit : sans pouvoir parvenir  retrouver l'exercice complet de mes facults, il me restait le sentiment de mon danger : je luttai donc de toutes mes forces et sans doute j'opposai, tout affaiblie que j'tais, une longue rsistance, car je l'entendis s'crier : 
: " La journe s'coula sans avoir d'autre influence sur moi que de m'affermir dans la rsolution prise : seulement j'eus soin que mon visage ne traht en rien la pense de mon coeur, car je ne doutais pas que je ne fusse observe ; plusieurs fois mme je sentis un sourire sur mes lvres. Felton, je n'ose pas vous dire  quelle ide je souriais, vous me prendriez en horreur... 
:-- Alors, continua Milady, alors je runis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutt de la justice avait sonn ; je me regardai comme une autre Judith ; je me ramassai sur moi-mme, mon couteau  la main, et quand je le vis prs de moi, tendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri de la douleur et du dsespoir, je le frappai au milieu de la poitrine. 
:-- Alors, malgr mes cris, malgr ma rsistance, car je commenais  comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de ses treintes, et suffoque par les sanglots, presque sans connaissance, invoquant Dieu, qui ne m'coutait pas, je poussai tout  coup un effroyable cri de douleur et de honte ; un fer brlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'tait imprim sur mon paule. " 
:-- Le vrai coupable, dit Milady, c'est le ravageur de l'Angleterre, le perscuteur des vrais croyants, le lche ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang  deux royaumes, qui protge les protestants aujourd'hui et qui les trahira demain... 
:-- Ecoutez, Felton, reprit Milady, car  ct des hommes lches et mprisables, il est encore des natures grandes et gnreuses. J'avais un fianc, un homme que j'aimais et qui m'aimait ; un coeur comme le vtre, Felton, un homme comme vous. Je vins  lui et je lui racontai tout ;, il me connaissait, celui-l, et ne douta point un instant. C'tait un grand seigneur, c'tait un homme en tout point l'gal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son pe, s'enveloppa de son manteau et se rendit  Buckingham Palace. 
:Et  ces mots, comme si toutes ses forces taient puises, Milady se laissa aller dbile et languissante entre les bras du jeune officier, qui, ivre d'amour, de colre et de volupts inconnues, la reut avec transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant  l'haleine de cette bouche si belle, tout perdu au contact de ce sein si palpitant. 
:Reste seule, elle se leva ; ce lit o elle se tenait par prudence et pour qu'on la crt gravement blesse, la brlait comme un brasier ardent. Elle jeta un coup d'oeil sur la porte : le baron avait fait clouer une planche sur le guichet ; il craignait sans doute que, par cette ouverture, elle ne parvnt encore, par quelque moyen diabolique,  sduire les gardes. 
:Milady sourit de joie ; elle pouvait donc se livrer  ses transports sans tre observe : elle parcourait la chambre avec l'exaltation d'une folle furieuse ou d'une tigresse enferme dans une cage de fer. Certes, si le couteau lui ft rest, elle et song, non plus  se tuer elle-mme, mais, cette fois,  tuer le baron. 
:Milady referma la fentre, teignit la lampe, et alla, comme le lui avait recommand Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des plaintes de l'orage, elle entendait le grincement de la lime contre les barreaux, et,  la lueur de chaque clair, elle apercevait l'ombre de Felton derrire les vitres. 
:Pendant cette traverse, Felton avait tout racont  Milady : comment, au lieu d'aller  Londres, il avait frt le petit btiment, comment il tait revenu, comment il avait escalad la muraille en plaant dans les interstices des pierres,  mesure qu'il montait, des crampons, pour assurer ses pieds, et comment enfin, arriv aux barreaux, il avait attach l'chelle, Milady savait le reste. 
:Toute sa personne paraissait dans son tat de calme ordinaire : seulement une lueur inaccoutume brillait dans ses yeux, pareille  un reflet de fivre ; son front tait plus ple encore que de coutume ; ses dents taient serres, et sa parole avait un accent bref et saccad qui indiquait que quelque chose de sombre s'agitait en lui. 
:Tant qu'il resta sur la barque qui le conduisait  terre, il demeura le visage tourn du ct de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait des yeux. Tous deux taient assez rassurs sur la crainte d'tre poursuivis : on n'entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf heures ; et il fallait trois heures pour venir du chteau  Londres. 
:Lorsqu'il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes clatants, crimes europens, si on pouvait le dire, avec les crimes privs et inconnus dont l'avait charg Milady, Felton trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham tait celui dont le public ne connaissait pas la vie. C'est que son amour si trange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations infmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d'un verre grossissant,  l'tat de monstres effroyables, des atomes imperceptibles en ralit auprs d'une fourmi. 
:Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte libre, s'lana dans la chambre voisine, qui tait celle o attendaient, comme nous l'avons dit, les dputs de La Rochelle, la traversa tout en courant et se prcipita vers l'escalier ; mais, sur la premire marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant ple, gar, livide, tach de sang  la main et  la figure, lui sauta au cou en s'criant : 
:Tout  coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse o il se trouvait on dominait tout entire ; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, l o un autre n'aurait vu qu'un goland se balanant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les ctes de France. 
:La premire crainte du roi d'Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne dcouraget les Rochelois ; il essaya, dit Richelieu dans ses Mmoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau ne sortt jusqu' ce que l'arme que Buckingham apprtait ft partie, se chargeant,  dfaut de Buckingham, de surveiller lui-mme le dpart. 
:Mais comme il ne songea  donner cet ordre que cinq heures aprs l'vnement, c'est--dire  deux heures de l'aprs-midi, deux navires taient dj sortis du port : l'un emmenant, comme nous le savons, Milady, laquelle, se doutant dj de l'vnement, fut encore confirme dans cette croyance en voyant le pavillon noir se dployer au mt du vaisseau amiral. 
:On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant au couvent de Bthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l'avons dit, Aramis avait crit immdiatement  Marie Michon, cette lingre de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu'elle obtnt que la reine donnt l'autorisation  Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La rponse ne s'tait pas fait attendre, et, huit ou dix jours aprs, Aramis avait reu cette lettre : 
:Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu'il lui tait possible, car il dsirait tre arriv  Paris pour le 23, s'arrtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps dont le got lui avait autrefois t inspir par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conserv une grande prdilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se rjouissaient fort de ce bon temps ; mais quatre maugraient de leur mieux. D'Artagnan surtout avait des bourdonnements perptuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi : 
:Le 25 au soir, comme ils entraient  Arras, et comme d'Artagnan venait de mettre pied  terre  l'auberge de la  Herse d'Or  pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, o il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Au moment o il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il tait envelopp, quoiqu'on ft au mois d'aot, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment o il avait dj quitt sa tte, et l'enfona vivement sur ses yeux. 
:En dbarquant  Portsmouth, Milady tait une Anglaise que les perscutions de la France chassaient de La Rochelle ; dbarque  Boulogne, aprs deux jours de traverse, elle se fit passer pour une Franaise que les Anglais inquitaient  Portsmouth, dans la haine qu'ils avaient conue contre la France. 
:Milady avait d'ailleurs le plus efficace des passeports : sa beaut, sa grande mine et la gnrosit avec laquelle elle rpandait les pistoles. Affranchie des formalits d'usage par le sourire affable et les manires galantes d'un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle ne resta  Boulogne que le temps de mettre  la poste une lettre ainsi conue : 
:Tout le pass s'tait dj effac aux yeux de cette femme, et, le regard fix vers l'avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui rservait le cardinal, qu'elle avait si heureusement servi, sans que son nom ft ml en rien  toute cette sanglante affaire. Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient  sa vie l'apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, refltant tantt l'azur, tantt le feu, tantt le noir opaque de la tempte, et qui ne laissent d'autres traces sur la terre que la dvastation et la mort. 
:Milady, au contraire, tait fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle avait constamment vcu, elle se mit donc  entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mles aux dvotions outres du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que l'abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha lgrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu'on parlt un peu. 
:Mais elle tait fort embarrasse ; elle ignorait si l'abbesse tait royaliste ou cardinaliste : elle se tint dans un milieu prudent ; mais l'abbesse, de son ct, se tint dans une rserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tte toutes les fois que la voyageuse prononait le nom de Son Eminence. 
:Milady commena  croire qu'elle s'ennuierait fort dans le couvent ; elle rsolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite  quoi s'en tenir. Voulant voir jusqu'o irait la discrtion de cette bonne abbesse, elle se mit  dire un mal, trs dissimul d'abord, puis trs circonstanci du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme d'Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes. 
: " Je suis fort ignorante de toutes ces matires-l, dit enfin l'abbesse, mais tout loignes que nous sommes de la cour, tout en dehors des intrts du monde o nous nous trouvons places, nous avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez l ; et l'une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et des perscutions de M. le cardinal. 
:Milady sourit  elle-mme et  l'ide qui lui tait venue que cette jeune femme pouvait tre son ancienne camrire. Il se mlait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colre, et un dsir de vengeance avait boulevers les traits de Milady, qui reprirent au reste presque aussitt l'expression calme et bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait momentanment fait perdre. 
:Quoique Milady et trs bien pu se passer de sommeil, soutenue qu'elle tait par toutes les excitations qu'une aventure nouvelle faisait prouver  son coeur avide d'intrigues, elle n'en accepta pas moins l'offre de la suprieure : depuis douze ou quinze jours elle avait pass par tant d'motions diverses que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son me avait besoin de repos. 
:Mais aussi, s'il tait l'ami de d'Artagnan, il avait d lui prter assistance dans toutes les menes  l'aide desquelles la reine avait djou les projets de Son Eminence ; s'il tait l'ami de d'Artagnan, il tait l'ennemi du cardinal ; et sans doute elle parviendrait  l'envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait touffer le jeune mousquetaire. 
:La figure de cette jeune femme lui tait compltement inconnue ; toutes deux s'examinrent avec une scrupuleuse attention, tout en changeant les compliments d'usage : toutes deux taient fort belles, mais de beauts tout  fait diffrentes. Cependant Milady sourit en reconnaissant qu'elle l'emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en faons aristocratiques. Il est vrai que l'habit de novice que portait la jeune femme n'tait pas trs avantageux pour soutenir une lutte de ce genre. 
:-- J'ai t assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie Dieu ; il m'aurait cot de croire qu'elle m'avait oublie. Mais vous, Madame, continua la novice, il me semble que vous tes libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu' vous. 
:-- Ecoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel, voyez- vous ; il vient toujours un moment o le bien que l'on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-tre est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m'ayez rencontre : car, si je sors d'ici, Eh bien, j'aurai quelques amis puissants, qui, aprs s'tre mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous. 
:-- Oh ! quand j'ai dit que j'tais seule, dit Milady, esprant faire parler la novice en parlant d'elle-mme, ce n'est pas faute d'avoir aussi quelques connaissances haut places ; mais ces connaissances tremblent elles-mmes devant le cardinal : la reine elle-mme n'ose pas soutenir contre le terrible ministre ; j'ai la preuve que Sa Majest, malgr son excellent coeur, a plus d'une fois t oblige d'abandonner  la colre de Son Eminence les personnes qui l'avaient servie. 
:-- Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlvement de la petite maison de Saint-Germain, son dsespoir, celui de ses amis, leurs recherches inutiles depuis ce moment ! Et comment ne voulez-vous pas que je m'en tonne, quand, sans m'en douter, je me trouve en face de vous, de vous dont nous avons parl si souvent ensemble, de vous qu'il aime de toute la force de son me, de vous qu'il m'avait fait aimer avant que je vous eusse vue ? Ah ! chre Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin ! " 
:-- Non, l'ordre est formel : aux environs du camp, vous pourriez tre reconnue, et votre prsence, vous le comprenez, compromettrait Son Eminence, surtout aprs ce qui vient de se passer l-bas. Seulement, dites-moi d'avance o vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je sache toujours o vous retrouver. 
:-- Cherchons bien : Buckingham mort ou grivement bless ; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires ; Lord de Winter prvenu de votre arrive  Portsmouth ; d'Artagnan et Athos  la Bastille ; Aramis l'amant de Mme de Chevreuse ; Porthos un fat ; Mme Bonacieux retrouve ; vous envoyer la chaise le plus tt possible ; mettre mon laquais  votre disposition ; faire de vous une victime du cardinal, pour que l'abbesse ne prenne aucun soupon ; Armentires sur les bords de la Lys. Est-ce cela ? 
:Or, ce point tait arrt : Mme Bonacieux, sans dfiance, la suivait ; une fois cache avec elle  Armentires, il tait facile de lui faire croire que d'Artagnan n'tait pas venu  Bthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour ; pendant ces quinze jours, d'ailleurs, elle aviserait  ce qu'elle aurait  faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s'ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les vnements pussent accorder  une femme de son caractre : une bonne vengeance  perfectionner. 
:C'tait  tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n'et des soupons : la pauvre jeune femme tait trop pure pour souponner dans une autre femme une telle perfidie ; d'ailleurs le nom de la comtesse de Winter, qu'elle avait entendu prononcer par l'abbesse, lui tait parfaitement inconnu, et elle ignorait mme qu'une femme et eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie. 
:-- Je suis parti cinq heures aprs elle de Portsmouth, dit Lord de Winter ; je suis arriv trois heures aprs elle  Boulogne, je l'ai manque de vingt minutes  Saint-Omer ; enfin,  Lillers, j'ai perdu sa trace. J'allais au hasard, m'informant  tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop ; j'ai reconnu M. d'Artagnan. Je vous ai appels, vous ne m'avez pas rpondu ; j'ai voulu vous suivre, mais mon cheval tait trop fatigu pour aller du mme train que les vtres. Et cependant il parat que malgr la diligence que vous avez faite, vous tes encore arrivs trop tard ! 
:Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son pe, s'enveloppa dans son manteau et sortit de l'htel ; il tait dix heures  peu prs. A dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu frquentes. Athos cependant cherchait visiblement quelqu'un  qui il pt adresser une question. Enfin il rencontra un passant attard, s'approcha de lui, lui dit quelques paroles ; l'homme auquel il s'adressait recula avec terreur, cependant il rpondit aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit  cet homme une demi-pistole pour l'accompagner, mais l'homme refusa. 
:Athos s'enfona dans la rue que l'indicateur avait dsigne du doigt ; mais, arriv  un carrefour, il s'arrta de nouveau, visiblement embarrass. Cependant, comme, plus qu'aucun autre lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu'un, il s'y arrta. En effet, au bout d'un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui rpta la mme question qu'il avait dj faite  la premire personne qu'il avait rencontre, le veilleur de nuit laissa apercevoir la mme terreur, refusa  son tour d'accompagner Athos, et lui montra de la main le chemin qu'il devait suivre. 
:Quelques instants aprs, la suprieure du couvent fit prvenir les mousquetaires que l'enterrement de la victime de Milady aurait lieu  midi. Quant  l'empoisonneuse, on n'en avait pas eu de nouvelles ; seulement elle avait d fuir par le jardin, sur le sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouv la porte ferme ; quant  la cl, elle avait disparu. 
:A l'heure indique, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au couvent : les cloches sonnaient  toute vole, la chapelle tait ouverte, la grille du choeur tait ferme. Au milieu du choeur, le corps de la victime, revtue de ses habits de novice, tait expos. De chaque ct du choeur et derrire des grilles s'ouvrant sur le couvent tait toute la communaut des carmlites, qui coutait de l le service divin et mlait son chant au chant des prtres, sans voir les profanes et sans tre vue d'eux. 
: " A mon tour, dit Athos, tremblant lui-mme comme le lion tremble  l'aspect du serpent,  mon tour. J'pousai cette femme quand elle tait jeune fille, je l'pousai malgr toute ma famille ; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom ; et un jour je m'aperus que cette femme tait fltrie : cette femme tait marque d'une fleur de lys sur l'paule gauche. 
: " Cette jeune femme tait autrefois une jeune fille aussi belle qu'elle est belle aujourd'hui. Elle tait religieuse au couvent des bndictines de Templemar. Un jeune prtre au coeur simple et croyant desservait l'glise de ce couvent ; elle entreprit de le sduire et y russit, elle et sduit un saint. 
: " Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui tait plus que sa complice, puisqu'elle l'avait pouss au crime, partagerait au moins le chtiment. Je me doutai du lieu o elle tait cache, je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai la mme fltrissure que j'avais imprime  mon frre. 
: " Le lendemain de mon retour  Lille, mon frre parvint  s'chapper  son tour, on m'accusa de complicit, et l'on me condamna  rester en prison  sa place tant qu'il ne se serait pas constitu prisonnier. Mon pauvre frre ignorait ce jugement ; il avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry ; et l, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa soeur. 
: " Alors, reprit celui-ci, fou, dsespr, dcid  se dbarrasser d'une existence  laquelle elle avait tout enlev, honneur et bonheur, mon pauvre frre revint  Lille, et apprenant l'arrt qui m'avait condamn  sa place, se constitua prisonnier et se pendit le mme soir au soupirail de son cachot. 
:A ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manqurent ; elle sentit qu'une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l'entranait aussi irrvocablement que la fatalit entrane l'homme : elle ne tenta donc pas mme de faire rsistance et sortit de la chaumire. 
:Aussi le retour vers La Rochelle tait-il profondment triste. Nos quatre amis surtout faisaient l'tonnement de leurs camarades ; ils voyageaient ensemble, cte  cte, l'oeil sombre et la tte baisse. Athos relevait seul de temps en temps son large front ; un clair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lvres, puis, pareil  ses camarades, il se laissait de nouveau aller  ses rveries. 
:Le lendemain,  trois heures de l'aprs-midi, on arriva  Surgres. Le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y changrent force caresses, se flicitrent de l'heureux hasard qui dbarrassait la France de l'ennemi acharn qui ameutait l'Europe contre elle. Aprs quoi, le cardinal, qui avait t prvenu par Rochefort que d'Artagnan tait arrt, et qui avait hte de le voir, prit cong du roi en l'invitant  venir voir le lendemain les travaux de la digue qui taient achevs. 
:Richelieu pensait toujours, roulait et droulait le papier dans ses mains. Enfin il leva la tte, fixa son regard d'aigle sur cette physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonn de larmes toutes les souffrances qu'il avait endures depuis un mois, et songea pour la troisime ou quatrime fois combien cet enfant de vingt et un ans avait d'avenir, et quelles ressources son activit, son courage et son esprit pouvaient offrir  un bon matre. 
